Les nôtres
Jean-Paul Cros, Pedro Carrasquedo
Septembre 2005. Notas publicadas
en La Commune, 2005.
(I)
Pierre Broué, l’historien, le militant, le biographe de Léon
Trotsky, le camarade, est mort dans la nuit du 25 au 26 juillet dernier.
Il avait 79 ans. Nous avons milité côte-à-côte
dans le même parti, l’OCI, devenu par la suite PCI (à partir
de 1964 pour Jean-Paul Cros et 1967 pour Pedro Carrasquedo). Un quart de
siècle de combat commun pour la construction de la même organisation
et dans la lutte de tous les instants contre le révisionnisme et le
stalinisme.
Pierre Broué fut exclu du PCI en 1989, nous y reviendrons. Nous, nous
le fûmes en mai 1992, somme toute par un même mécanisme
provocateur de la part de la direction lambertiste. Lui fut accusé
d’avoir présenté son monumental Trotsky à une réunion
de la Nouvelle Action Royaliste et nous pour une imaginaire « rupture
du centralisme démocratique » et autres perles du genre «
agent de l’archevêque de Bilbao » etc.
Un combat inlassable contre le stalinisme
A partir de 1989, nos chemins politiques suivent des parcours différents
mais, avec régularité et grâce à des amis communs,
en particulier de Montpellier, nous ne nous perdons pas de vue. Le dernier
coup de fil à Pedro fut en avril de cette année. Pierre Broué
s’inquiétait de voir apparaître (entre autres) le nom de l’historienne
Annie Lacroix-riz dans un appel notoirement à l’initiative de La Commune
et de ses militants : « il faut que tu saches que cette fille
raconte que les trotskystes ont collaboré avec le nazisme et qu’elle
reprend à son compte la thèse éculée et stalinienne
sur les « hitléro-trotskystes». N’ayez aucune complaisance
avec elle. J’ai déjà démonté ses prétendues
preuves sur la collaboration de Naville (1) et les supposées sources
de Coulondres (2). Je compte sur vous pour ne pas vous faire avoir. On vous
aime bien, La Commune ». Bien entendu, on le rassura et la publication
par nous des « sources » d’Annie Lacroix-riz, les archives qu’elle
invoque frauduleusement ayant été vérifiées l’une
après l’autre, est une des tâches de notre organisation pour
la période qui vient. Nous le devons à la nouvelle génération
et de fait, à Pierre Broué auprès de qui nous nous y
sommes engagés solennellement, lui qui, toute sa vie, a combattu le
stalinisme et a été l’un des premiers à travailler sur
les archives, en particulier soviétiques lorsque celles-ci furent
accessibles.
Historien, biographe de Trotsky et , par-dessus tout, militant
Pierre Broué était, par rapport à nous, la « génération
d’avant », celle des militants pendant la seconde guerre mondiale et
d’après-guerre. Il est de ceux qui ont jalonné la route, dans
des conditions difficiles, sinon dangereuses. Il est, d’un point de vue politique,
notre aîné et un de ceux qui nous ont gagnés au trotskysme,
grâce à ses livres tels « la révolution et
la Guerre d’ Espagne» (écrit avec Emile Témime en 1961)
ou « Le Parti bolchevique, histoire du PC de l’URSS » (1963)
et à l’ensemble de son œuvre d’historien.
Bobards et fils spirituels
De ce point de vue, nous partageons totalement l’appréciation
de Vincent Présumey, qui, comme nous, a constaté avec visiblement
le même regard amusé ce qui a été écrit
ici ou là au lendemain de la mort de Pierre Broué. Il écrit
: « Pierre Broué était à peine mort que la dépêche
AFP le concernant, hâtivement rédigée à la suite
de quelques coups de téléphone au siège de la LCR
ou ailleurs, nous expliquait qu’il avait rencontré Trotsky «
trois fois » (3). Le bobard se retrouve par conséquent dans
divers articles en français, anglais ou espagnol. Puis arrivent les
« fils spirituels » et les « il était mon maître,
je fus son disciple » ou encore « il était des nôtres
», il avait sans contestation possible adhéré à
notre courant ». Bien vu, lucide. De même lorsque le même
Vincent Présumey rappelle que le respect, celui qui est dû à
Pierre Broué, l’historien, mais surtout et avant tout le militant,
« passe par la vérité ». Nous n’avons pas partagé
son parcours politique de ces dernières années. Il le savait,
nous le lui avons dit, régulièrement. Mais la fraternité
et les principes partagés en commun étaient toujours là.
Avril 2002 : sa colère face au vote Chirac
Ainsi, lorsqu’il nous a communiqué sa déclaration sur le second
tour des élections d’avril 2002, épouvanté qu’il était
de la position de nombre de ses amis. Sa déclaration fut publiée
intégralement et tout naturellement dans notre journal La Commune
(n°21 mai 2002). Il est bon, à l’heure où certains sont
frappés d’amnésie et n’hésitent pas effectivement à
se présenter comme les « fils spirituels » de Pierre Broué,
de rappeler ce qu’il avait écrit alors : « Entré à
l’hôpital pour une opération au lendemain du premier tour, je
découvre en sortant que des camarades que j’estime ont jeté
par-dessus bord idées et principes et appellent à voter Chirac
! J’avoue avoir reçu ce coup en plein visage et en tituber encore.
Mon fils Michel m’offre de m’aider matériellement à exprimer
mon point de vue. J’accepte. Je vais être brutal. Ces derniers jours,
dans un état semi-comateux, ne me récupérant que par
morceaux, je me suis cru en août 14. Je ressens l’attitude de ces camarades,
et notamment ceux de la Gauche socialiste (4) (dont je ne suis pas et n’ai
jamais été) comme un coup de schlague, une humiliation, une
initiative très grave (…) ». Il est curieux de noter que ce
texte qui fut en partie publié dans Le Monde n’est pas repris par
les actuels laudateurs de Pierre Broué, qui ont la mémoire
bien courte et sélective.
Amnésie et dissimulation
D’autres qui ont les mêmes problèmes de mémoire,
mais pour des raisons différentes, ce sont les actuels dirigeants
du PCI, ceux qui ont exclu Broué. Ils ont chargé le pauvre
Jean-Jacques Marie de faire une rubrique nécrologique qui est un petit
chef-d’œuvre de non-dits et de dissimulations. Cela semble être devenu
chez lui une habitude ces derniers temps (5) Nous n’en ferons pas ici
un commentaire exhaustif, le journal entier n’y suffirait pas. Notons, en
particulier, la succulente expression : «Sa vie d’adulte se divise
en deux périodes (souligné par nous) ; l’une, de 1944 à
1989, où il a été militant de la section française
de la IV ème internationale, l’autre, de 1989 à sa mort,
pendant laquelle il a été étranger voire parfois politiquement
hostile à l’action de son ancienne organisation » (6). Puis
plus loin : «Il participe régulièrement aux congrès
de l’OCI, puis du PCI jusqu’au congrès de 1989 inclus (…) ».
Il « participe aux congrès ». Pas un mot sur le fait qu’il
fut plus de 30 ans membre du Comité Central mais aussi du Bureau politique.
Petit oubli, une paille. Bravo, l’historien Jean-Jacques Marie. Et, plus
loin : « L’année suivante (après 1988 NDLR) se produit
une rupture entre Pierre Broué et le PCI (…) » Une rupture !
Non : Pierre Broué fut exclu, ce qui n’est pas la même chose.
Il est vrai que cet épisode, comme bien d’autres, n’est pas très
glorieux pour les dirigeants lambertistes, Lambert en tête. Pierre
Broué fut exclu pour avoir présenté dans un cercle de
la Nouvelle Action Royaliste son ouvrage qui venait de paraître, sa
biographie de Trotsky. Cette présentation de son livre faisant partie,
rappelons-le, d’une série d’échéances du même
type, planifiées par son éditeur Fayard, et exercice obligé
de tout auteur, tout historien, tout écrivain.
1989 : provocation-exclusion au PCI
La direction du PCI, Lambert en tête, le savait, pour avoir été
informée de la liste de ces conférences, dont celle de la NAR,
bien à l’avance par une lettre de Pierre Broué en décembre
1988. Nous témoignons ici de l’exactitude de ces faits. La direction
du PCI, en toute connaissance de cause, laissa, autorisa Pierre Broué
à aller aux « Mercredis de la NAR », pour, après
coup, crier au scandale et jeter Broué hors du parti qu’il a contribué
à construire dès la première heure
! Pierre Broué le rappelle ainsi : « En me rendant le 24 mai
au mercredi de la NAR, je n’avais pas du tout compris que ce que je prenais
pour une anodine présentation d’auteur allait permettre d’instaurer
dans le PCI un véritable état de siège et de faire revivre
des méthodes qui lui portent un coup terrible. Sur ce plan, je demande
que l’enquête de la Commission de contrôle ne croie pas le CC
sur parole et enquête sur les circonstances et la date exacte à
laquelle a été connue de lui mon invitation à la NAR
du 24 (…). Ma grande faute, la plus grave, est de n’avoir pas imaginé
que le CC de mon parti pouvait se comporter de façon aussi scandaleuse
contre le parti et violer aussi cyniquement ses lois. Ma lourde faute
est, qu’en traitant à la légère la présentation
du livre au mercredi de la NAR, j’ai involontairement facilité la
provocation en cours : on n’est pas plus stupide. ».
Le « poison du stalinisme » en action
Membres à l’époque du Comité Central, nous avons voté
la résolution contre Pierre Broué. Nous ne nous justifierons
pas ici en disant que nous avions, comme nombre de militants et de membres
du CC, des états d’âmes et que ça renâclait
en cuisine, comme on dit. C’est notre « lourde faute »
à nous de n’avoir pas réagi et dit tout haut ce que nous pensions.
L’atmosphère était, (et est toujours au sein de ce parti) celle
de la dissimulation, du clair-obscur et de l’opacité. Trois ans après,
en mai 1992, nous fûmes (4 membres du CC : Jean-Paul Cros, Pedro Carrasquedo,
Alexis Corbière, Antonio Guzman et une centaine de militants) exclus
à notre tour par le biais d’un mécanisme similaire exprimant,
comme disait Trotsky « le poison du stalinisme », y compris dans
les rangs des combattants pour la IVème internationale, calomniés
de la pire des façons (et même agressés physiquement
par le service d’ordre de Lambert). Pour preuve que le silence et la passivité
ne paient pas et que, une fois de plus « seule, la vérité
est révolutionnaire ». S’abstenir de la proclamer, c’est se
condamner soi-même sans rémission aucune.
« C’est au Programme de transition que j’ai adhéré
pour la vie »
Qu’il nous soit donc permis, en guise de (première) conclusion de
cette notice en hommage à notre camarade de combat, de le citer dans
sa « Lettre ouverte aux militants du PCI et aux milliers qu’ils
l’ont quitté en vingt ans » (Grenoble, novembre 1989) au lendemain
de son exclusion : « Je crois tout commentaire inutile. Exclusions
et radiations préparent l’unanimité du vote. Calomnies et mensonges
mettent en condition. Beaucoup vont voter, ont déjà voté
« avec leurs pieds ». Bien entendu, dans le cas où l’on
me proposerait de rester membre du PCI, je déclinerai poliment. Je
ne veux pas faire de phrases ni de polémiques, mais la façon
dont j’ai été traité, forme et fond, est révélatrice
: les gens de la majorité du Comité Central sont des gens sans
honneur et ils n’ont nullement l’objectif de la construction d’un parti et
la reconstruction de l’Internationale. S’il en était ainsi, ils ne
me jetteraient pas dehors avec calomnies et injures que je m’abstiens
de qualifier (…)Je dirai simplement que, venant d’hommes qui se réclament
de Trotsky, ils sont à vomir- littéralement- et que je ne les
lis plus. Le monde est grand au-delà des grilles du 87 faubourg Saint
Denis, on peut y vivre et y lutter, y penser et y créer, connaître,
comme disait Trotsky, le plus grand bonheur humain, qui n’est pas dans l’exploitation
du présent mais dans la préparation de l’avenir (…) »
Et, pour faire le lit des affirmations et calomnies dont la direction lambertiste
l’accompagnera jusqu’à sa mort ( « passé au PS »,
« traître social-démocrate », etc) rappelons sa
conclusion : « je ne vais pas adhérer à une autre organisation
et je ne formerai pas un autre groupe pour en redresser un autre. Je suis
resté trotskyste malgré les avanies des dirigeants de mon parti
et je resterai sans eux, car c’est au programme de transition que j’ai adhéré
pour la vie. J’aiderai dans tous les pays et seulement qui me paraîtra
valable, étant entendu qu’il s’agit du parti révolutionnaire
et de la IV ème internationale, objectif et enjeu. » C’est
ce qu’il fit. Hommage donc à celui qui combattit jusqu’au dernier
souffle, au révolutionnaire.
Vive la IV ème internationale.
Notes
(1) Pierre Naville fut un des principaux dirigeants
trotskystes en France pendant les années 30
(2) Robert Coulondres : ambassadeur de France à
Berlin puis à Moscou, en 1937, auteur d’un rapport prétendant
à la culpabilité de Toukhatchevski et de Trotsky et les accusant
de collaboration avec l’Allemagne. On sait depuis longtemps que Coulondres
fut abusé par les services secrets de Staline.
(3) Une simple vérification chronologique, Trotsky
ayant été assassiné par Staline en 1940, aurait suffi
au journaliste pour ne pas écrire une telle énormité
!
(4) Gérard Filoche en est un des principaux animateurs.
(5) Nous avions déjà relevé des falsifications
contre Nahuel Moreno et contre Lutte Ouvrière dans le livre de Jean-Jacques
Marie « le trotskysme et les trotskystes » (2002) : voir nos
« notes de lecture » au sujet de ce livre dans notre journal
La Commune de février (n°27) et mai 2003 (n°30).
(6) Petit arrangement avec les faits et la chronologie
: en 1988-1989, le PCI, n’était pas « section française
de la IV ème internationale ». Cette auto-proclamation
est postérieure (1991). Le PCI était, lorsque Broué
en était membre, section française de « IV ème
Internationale-CIR (centre international de Reconstruction) ». Jean
–Jacques Marie semble avoir lui aussi, deux périodes dans sa vie,
avant et après l’exclusion de Pierre Broué.
(II)
Comme nous l’annoncions dans notre numéro précédent,
nous publions ici une notice biographique sur notre camarade Pierre Broué,
qui fait suite à l’article de Pedro Carrasquedo et Jean-Paul Cros
en hommage au combattant et à l’historien trotskyste. Le grand intérêt
de cette notice, qui est destinée à être publiée
dans le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier (Le MAITRON) est qu’elle
est le produit d’entretiens réalisés avec Pierre Broué
en 2000 par Jean-Guillaume Lanuque. C’est dire l’authenticité et l’intérêt
des faits rapportés.
Un grand merci au militant Daniel Couret qui nous a communiqué ce
document. Nous publions ici la première partie. Le reste sera dans
notre numéro de décembre. Faute de place, nous publions des
extraits de l’entretien. Les passages coupés sont signalés.
BROUE Pierre, dit Pierre Scali, dit François Manuel, dit Michel Wattignies,
dit Pierre Barois, dit Pierre Brabant.
Né le 8 mai 1926 à Privas (Ardèche) ; enseignant dans
le secondaire, puis chargé d’enseignement et professeur des universités
en histoire à l’IEP de Grenoble, historien, directeur de l’Institut
Léon Trotsky ; trotskyste, membre du PCI (SFQI), du PCI exclu après
1952, de l’OCI, de l’OT, de l’OCI reconstituée, du PCI et du MPPT,
exclu en 1989, fondateur de la revue et des cercles Le marxisme aujourd’hui
; responsable syndical au SNET, au SNES puis au SNESup.
Pierre Broué naquit le 8 mai 1926, à Privas, ville d’Ardèche,
dans une famille de petits fonctionnaires. Son père, Léon Broué
(1890-1972), bon protestant, avait été mobilisé pendant
sept ans, entre autre durant la grande guerre ; il était devenu ensuite
employé à la Trésorerie générale après
avoir été un temps tourneur chez Berliet, et il prit sa retraite
comme percepteur ; il se reconnaissait plutôt chez les radicaux. Sa
mère, Renée née Verrot (1898-1980), fut d’abord institutrice,
puis professeur des écoles primaires supérieures, et enfin
directrice de collège ; elle fut membre de l’Union des femmes françaises
à la Libération. Le couple s’était installé à
Privas en 1922, et avait déjà eu une fille, Reine, en 1923.
Anatole Broué, son grand-père, maréchal-ferrant, qui
se considérait comme représentant des ouvriers à la
campagne, lui chantait les chants de la Commune. Pierre noua en outre des
liens de confiance et de savoir avec Rémy Verrot, son grand-père
maternel, ancien maître d’école et socialiste coopérateur.
Les deux enfants ne furent pas baptisés, une position délicate
dans ce pays de guerre de religions, et baignaient plutôt dans une
atmosphère laïque.
Après l’école primaire, Pierre rentra en 6ème en 1935,
avec de l’avance, et obtint de brillants résultats. La suite de sa
scolarité confirma cette réussite, mais son indépendance
et sa soif de discuter le faisaient traiter par certains de « mauvais
esprit ». Il lisait énormément, tout ce qu’il trouvait
à lire, et faisait rire en se proclamant républicain et pacifiste.
Mais se sont les évènements de juin 1936, puis la guerre d’Espagne
qui débutait, qui marquèrent véritablement l’éveil
de sa conscience politique (il éprouvait une grande sympathie pour
les ouvriers en grève et les républicains espagnols). (…)
La seconde guerre mondiale fut pour lui une secousse double. D’abord avec
l’arrestation d’Elie Reynier, un professeur aimé et estimé.
Le jeune garçon ne comprenait pas pourquoi la « guerre du droit
» devait commencer par l’emprisonnement d’un homme respecté
de tous, et qu’il jugeait admirable. Ensuite, la débâcle : il
la vécut au bord de la route, brûlant de se rendre utile, bouillant
de voir généraux et officiers avec des heures d’avance sur
leurs hommes. L’univers de son enfance s’effondrait. (…) A l’été
40, il dévora l’Histoire de la Révolution russe de Trotsky.
Il poursuivit sa scolarité au lycée de Privas ; très
agressif à l’égard des enseignants pétainistes, mais
jamais sanctionné, il se fit de solides inimitiés. Il obtint
tout de même son baccalauréat. A la rentrée 1942, Pierre
Broué entra en hypokhâgne à Marseille, au lycée
Thiers. Il chercha et trouva un contact avec la résistance, par l’intermédiaire
d’un surveillant, Paul Cousseran, qui l’incorpora aux Mouvements unis de
la résistance (MUR), dans un groupe chargé de collecter des
renseignements, remettre des colis aux prisonniers et de transporter armes
et explosifs. En juillet 1943, Paul Cousseran fut sollicité par le
réseau Périclès, et Pierre, à sa suite, fut chargé
de la mise sur pied d’une école de cadres d’officiers du maquis. C’est
à ce moment là que les propos d’un officier résistant
le persuadèrent du mensonge de l’union nationale et de la validité
de la lutte des classes. Puis, convaincu par un jeune ouvrier, condamné
à mort par Vichy, mais exclu des cours parce que membre du PCF, il
devint communiste. Après avoir suivi les cours de l’école de
Theys, il ne rejoignit pas le réseau, détruit dans l’intervalle.
En septembre 1943, Pierre Broué entra en khâgne au lycée
Henri IV de Paris, où il logea jusqu’en 1945. (…) Il écrivit
également pièces de théâtre et poèmes,
il s’investit dans le militantisme communiste au sein des étudiants
communistes auxquels il avait adhéré (distribution de tracts,
bris de librairies allemandes, transport de l’Humanité clandestine).
Il était alors le responsable « polo » du triangle d’Henri
IV qu’il représentait dans celui du quartier latin, sous le pseudonyme
de Wattignies, avec Jean Poperen alias Linières.
C’est ainsi qu’en mai 1944, il organisa sur ordre une manifestation des étudiants
communistes contre le STO, qu’il critiqua ensuite comme « aventuriste
». Ce désaccord avec sa direction s’était déjà
manifesté en janvier 1944, lorsqu’il avait approuvé le projet
d’une distribution de tracts en allemand dans une caserne, ce que sa direction
avait refusé. Cette dernière, pour tester sa fidélité,
lui demanda alors d’organiser l’assassinat d’un militaire allemand, afin
de récupérer des armes et d’intégrer ensuite les FTP.
Mais il refusa de tuer un autre militaire qu’un officier ou un SS. Il venait
alors de prendre contact avec les trotskystes par l’intermédiaire
de Donald Simon, ancien du Comité communiste internationaliste, qui
lui dévoila son appartenance politique et le mit en contact avec le
Parti communiste internationaliste - section française de la quatrième
internationale (PCI-SFQI), récemment constitué. Sachant que
sa liquidation physique était une possibilité, ses nouveaux
amis lui conseillèrent de quitter Paris. Il partit donc rejoindre
sa mère à La Côte St-André, dans l’Isère,
un voyage imprévu décisif pour sa formation. (…)
Il revint à Paris et au lycée Henri IV. Sa reprise de contact
avec le PCF ne fut qu’un constat de rupture : on l’accusa d’avoir calomnié
Tito… Au sein du PCI-SFQI, il participa au cercle d’études marxistes
animé par Donald Simon et Claude Lefort, qui faisait partie du Front
national des lettres lié au PCF et qui en fut finalement exclu. Son
militantisme s’exerçait alors sous plusieurs formes : contradiction
portée à plusieurs réunions politiques ; vente de La
Vérité à la criée, à une époque
où celle-ci était encore interdite ; recrutement de neuf amis
étudiants, qu’il regroupa en trois cellules clandestines pour contourner
le problème des quotas imposés par la direction (1 étudiant
pour 3 ouvriers), cellules qui furent finalement intégrées
à l’organisation (mais sans ancienneté). Il chercha également
du travail, et finit par obtenir un poste de professeur auxiliaire au centre
d’apprentissage de l’école Estienne des métiers du livre, tout
en commençant en parallèle des études d’histoire à
la Sorbonne (…)
Il poursuivit son activité militante au sein du PCI-SFQI, où
il fut attiré par les analyses de Claude Lefort et Cornélius
Castoriadis, mais sans les suivre dans leur rupture, lisant simplement la
revue Socialisme ou barbarie. Versé dans la Jeunesse communiste internationaliste
(JCI), il devint membre de sa direction et responsable du secteur étudiant,
et y entra en conflit avec marc Paillet. Il participa également à
la protection de Daniel Renard durant les grèves de 1947. Il intégra
même le comité central (CC) en 1948, avant le départ
des « droitiers ». (…) Il continua aussi à militer, en
construisant en Ardèche le Mouvement révolutionnaire de la
Jeunesse (MRJ) qui succédait à la JCI ; il y recruta une douzaine
de jeunes, mais l’organisation s’effondra sur le plan national. A la rentrée
de 1947, il obtint un poste d’adjoint d’enseignement à Nyons, dans
la Drôme, au collège Roumanille. Durant l’été,
il prit part aux brigades envoyées en Yougoslavie par le MRJ (en fait
le PCI-SFQI), en étant intégré à la brigade Henri
Colliard (Rhône-Alpes). En juin 1950, il demanda un poste de maître
d’internat afin de terminer sa licence et de passer les concours (…). Il
fut élu aux commissions paritaires, mais commença à
préparer les concours. Au moment de la scission du PCI-SFQI en 1952,
il resta du côté de la majorité en opposition à
la direction internationale de Michel Pablo ; il faisait d’ailleurs initialement
partie des militants désignés pour entrer au PCF dans le cadre
de la tactique d’entrisme sui generis. Il fut admissible l’oral de l’agrégation
en 1953 (4ème à l’écrit), mais y échoua, malgré
la défense que fit de lui le résident du jury Fernand Braudel.
Il rédigea dans le même temps une brochure sur la Bolivie pour
le PCI exclu, sous le pseudonyme de Pierre Scali. A la rentrée scolaire
de 1954, il fut affecté à Beaune, en Côte d’Or, comme
adjoint d’enseignement au collège Monge. Au sein du SNES, membre de
la tendance « autonome », il fut élu délégué
académique des auxiliaires d’enseignement. En 1955, il hébergea
quelque temps Mohammed Maroc, un des dirigeants du MNA de Messali Hadj, que
soutenait son parti. (…) A suivre…