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FUNDACIÓNANDREU NIN |
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Chronique « Le monde est ma patrie »
11 octobre 2003
« Le cinquième pouvoir» est le titre du dernier édito d’Ignacio Ramonet, le prestigieux rédacteur du Monde diplomatique. Ce titre attirant préfigure le plan de cette dissertation en trois parties : Thèse : les médias représentent historiquement un « quatrième pouvoir » qui normalement défend les intérêts du citoyen contre les trois autres. Antithèse : depuis la globalisation les médias sont devenus la propriété des grands groupes multinationaux qui manipulent l’information dans leur seul intérêt. Synthèse (je cite) : « Il faut, tout simplement, créer un ‘cinquième pouvoir’ qui nous permette d’opposer une force civique citoyenne à la nouvelle coalition des dominants » composée des médias et des trois pouvoirs politiques Bravo !
Mais ne vous attendez-vous pas à ce que M. Ramonet appelle ces citoyens civiques « aux armes, » même politiquement. La force du cinquième pouvoir qu’envisage le Directeur du Monde diplo « est avant tout morale. » Le « cinquième pouvoir » ne doit surtout pas songer à lutter directement contre ce qu’il appelle la «nouvelle coalition des dominants» . Sa « fonction serait de dénoncer le superpouvoir des médias, des grands groupes médiatiques, complices et diffuseurs de la globalisation libérale. » Ainsi, la montagne accouche d’une souris.
« Une 2e superpuissance existe »
Bien sûr la mainmise croissante des grands groupes capitalistes sur les médias est à dénoncer, mais cette révélation n’en est une que pour M. Ramonet. Depuis trente ans marxistes, critiques médiatiques, universitaires, journalistes alternatifs, (dont votre humble correspondant) en font l’analyse et s’organisent pour la combattre, notamment aux Etats-Unis. Mais nos dénonciations ne constituent pas pour autant un « ‘cinquième pouvoir’ qui nous permette d’opposer une force civique citoyenne à la nouvelle coalition des dominants ».
Or, ce ‘cinquième pouvoir’ vient de naître. Le très officiel New York Times l’a consacré avec son gros titre du 16 février 2003 qui proclamait : « Un deuxième superpuissance existe. » Il s’agissait pour le Times du nouveau pouvoir de l’opinion mondiale, qui venait de s’exprimer la veille par une manifestation planétaire contre l’aggression américaine – militante, massivement suivie, la première de l’histoire. Cette nouvelle opinion mondiale est structurée dans une cinquantaine de pays par des centaines d’associations. Nous sommes reliés par l’Internet, superbement informés (en dehors des médias capitalistes) par des centaines de Sites animés par des gens comme moi : journalistes alternatifs, spécialistes indépendants et militants des mouvements anti-guerre, anti-capitaliste, altermondialiste, écologiste,des droits de l’homme et de la femme. Bonjour, M. Ramonet ! Nous existons, vous n’avez pas besoin de nous inventer en pontifiant : « il faut tout simplement créer un ‘cinquième’ pouvoir ».
Irréalisme
Que Bush et Blaire aient choisi d’ignorer ces manifestations planétaires militantes, on peut le comprendre. Mais voilà que le ‘cinquième pouvoir’ d’aujourd’hui semble passer sous le nez du Directeur du Monde diplo, trop préoccupé par ses inventions civiques citoyennes pour le reconnaître. Après l’invention géniale d’ATTAC --une ‘Taxe sur les Transactions Financières pour l’Aide aux Citoyens’ (mais comment l’imposer ?) -- voilà que M. Ramonet nous propose un « Observateur international des médias » -- association internationale de critiques qui ferait systématiquement honte aux « dominants » des médias en dénonçant et en analysant leur « contamination » par la globalisation capitaliste.
Ce qui n’apparaît pas à la lecture de l’édito de M. Ramonet, c’est qu’une telle association -- Action-Critique-Médias -- fonctionne déjà depuis plusieurs années et qu’Ignacio Ramonet soutient. Le lecteur trouvera presque mot par mot les déclarations qu’il étale sur une grande page et demie du Monde diplo sur le merveilleux Site de Media Watch Global. En voici l’adresse, que contrairement à son habitude, Le Monde diplo ne cite pas : http://acrimed.samizdat.net/ . Vous y trouverez un échantillon d’articles très pointus avec des informations non-contaminées sur tous les sujets imaginables. On comprend mal pourquoi le prestigieux intellectuel qu’est Ignacio Ramonet aura copié sa dissertation sur l’Internet et présenté l’idée de l’Observatoire des média comme originale, tout en occultant partiellement ses sources.
D’ailleurs cette dissertation est bâclée. Sa Thèse repose sur un mythe républicain qui date de l’Affaire Dreyfus : le journalisme comme « quatrième pouvoir » défendant les intérêts du citoyen contre les trois autres. Hélas, les historiens de la presse la montrent plutôt servile, corrompue par l’argent, peu scrupuleuse de la vérité, complaisante face au mensonge officiel, à plat ventre devant les ‘dominants’. Bel Ami, le scelérat de Maupassant, représente bien mieux le type classique du journaliste que Zola le défenseur de Dreyfus (plutôt romancier que journaliste) cité inévitablement par M. Ramonet. Malgré quelques exceptions honorables, le ‘bon vieux temps’ où les journalistes défendaient courageusement les droits du pauvre, de l’opprimé, du travailleur et du colonisé est une illusion – nostalgie d’un Paradis perdu capitaliste-démocratique qui n’a jamais existé.
Rebonjour !
Mais voilà qu’une méchante Antithèse vient bouleverser cette Utopie citoyenne : « une nouvelle coalition des dominants » monopolise aujourd’hui la diffusion de l’information et la manipule dans l’intérêt du capital global (et non plus dans celui du citoyen). Horreur, l’information est désormais « contaminée. » Rebonjour M. Ramonet! Voilà plus de trente ans que la monopolisation des médias par les groupes capitalistes est mise en lumière, analysée, critiquée, notamment aux Etats-Unis avec la publication de Le Monopole médiatique de Ben Bagdikian (1983) et les travaux monumentaux d’un Noam Chomsky.
Cette contamination de l’information est toute nouvelle pour notre nostalgique, comme d’ailleurs celle de l’alimentation à laquelle il la compare (comme si le pain à la chaux et le vin trafiqué n’existaient pas dans le temps !) « Cette choquante évidence s’impose en étudiant de près le fonctionnement de la globalisation, en observant comment un nouveau type de capitalisme a pris son essor, non plus simplement industriel mais surtout financier. » Mais cette ‘évidence’ n’est plus ‘choquante.’ L’observation que la globalisation était issue du capitalisme financier a été faite vers 1910, quand Hilferding, puis Rosa Luxembourg, puis Lénine ont analysé L’impérialisme stade suprême du capitalisme.
Quoique attaché à ses nostalgies citoyennes, Ignacio Ramonet est plutôt sympathique et généralement du côté des anges. Il veut être de son temps, par exemple s’intégrer aux nouveaux mouvements alter-mondialistes. Ainsi, il termine sa dissertation un peu bâclée un peu plagiée en reprenant un des slogans utopiques de Media Watch Global : « ce sera le siècle où la communication et l’information appartiendront enfin à tous les citoyens. »
Malheureusement, M. Ramonet n’en croit rien.
<rgreeman@laposte.net>
Edición digital de la Fundación Andreu Nin, noviembre 2003