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Chronique « Le monde est ma patrie »
27 mars 2004. Richard Greeman, internationaliste new-yorkais
Protégé par les troupes françaises et américaines, un régime de terreur s’installe en Haïti. Les nouveau chefs ? On les connaît, ce sont toujours les mêmes. Ex- Tontons-Macoutes de l’époque des dictateurs Duvalier, officiers de l’Armée qui renversa le Président Aristide après sa première élection en 1991, membres de FRAPH : milice terroriste sous le régime militaire. Ce sont des gangsters politiques, des spécialistes patentés de la torture, des faiseurs de coup d’état expérimentés. Leurs chefs s’appellent Louis-Jodel Chamblain, (commandant d’escadrons de la mort de FRAPH), Jean-Pierre Baptiste aussi de FRAPH (les deux officiellement condamnés pour assassinat) et Guy Philippe, ancien chef de Police trafiquant de drogue connu pour sa brutalité (1).
Revenus clandestinement d’exil, bien acceuillis par l’élite des affaires, placés à la tête de milices hyper-armées, ces chefs « rebelles » ont mené une violente campagne de terreur contre le gouvernement élu du Président Aristide -- brûlant écoles, commissariats, cliniques, massacrant ses partisans, exigeant son départ. Face à cette violence, la France et les Etats-Unis – grands défenseurs de la démocratie -- critiquaient les « excès » d’ Aristide et s’abstenaient d’intervenir -- sinon à la fin pour dicter une « démission » à Aristide et l’envoyer le Président élu de la République haïtienne en exile (apparemment kidnappé) . Alors qu’Aristide, detenu en République d’Afrique Central, était privé du droit de rencontrer les médias, en France, l’ex-dictateur « Baby Doc » Duvalier, réfugié politique dorloté, se régalait devant les journalistes et parlait de réintégrer l’île que sa famille a martyrisée pendant des décennies.
Aristide déposé, ce sont les Macoutes triomphants qui le 8 mars accompagnent les troupes franco-américains – arrivées à Port au Prince trop tard pour sauver la République -- dans le grand défilé « pour la paix » (2) alors que l’assassin Chamblain crie « nous remercions les Etats-Unis » et le tortionnaire Philippe déclare que les soldats américains sont ses « frères » de combat contre « les terroristes d’Aristide » (3). Derrière la scène les massacres des partisans d’Aristide continuent, horribles et nombreux -- nombreux car l’ancien prêtre restait authentiquement populaire dans les quartiers, malgré les déceptions multiples. Ainsi Haïti saigne de nouveau pendant que nos nobles soldats humanitaires français et américains maintiennent la paix – celle des massacreurs.
Bush ! Chirac ! Un seul front impérialiste !
Derrière cette restauration d’une terrifiante dictature totalitaire en Haïti se dessinent les mains blanches et propres de George Bush et de Jacques Chirac. Mais comment nos médias accueillent-elles cette nouvelle tragédie haïtienne ? Pendant la crise la télé, le N.Y Times et même le Monde diplomatique préparent l’opinion au coup en insistant sur les défauts -- très réels – d’Aristide, en le rendant responsable d’explosion de violence que les « rebelles » déchaînent sur son gouvernement, et en appuyant l’opposition « non-violente » des élites, patrons des Macoutes. Une fois le coup d’était consacré, les médias se détournent d’Haïti pour célèbrer le renouveau de l’entente franco-américaine. Vive la paix !
Car en effet, les chefs des deux grandes républiques impérialistes ont saisi l’occasion de la coïncidence de leurs intérêts politiques et financiers en Haïti pour se tendre la main – rouge du sang des Haïtiens. On oublie les différents sur guerre d’Irak et les conflits entre Bush-Exxon et Chirac-Elf sur le développement du pétrole irakien et on fait la paix sur le tombeau de la démocratie en Haïti.
Trahisons démocratiques bicentenaires
Ce n’est pas la première fois que les deux grandes Républiques bicentenaires impérialistes répriment la petite République haïtienne. Elle aussi est bicentenaire mais fondée par des esclaves révoltés – exemple dangereux ! De Napoléon et Jefferson à Chirac et Bush, et malgré tous les déboires Franco-américaines, les deux Républiques blanches ont toujours été d'accord pour éteindre l’étincelle de la liberté en Haïti – depuis l’arrestation (1802) par la France du légendaire Spartacus noir Toussaint l'Ouverture, libérateur d’Haïti jusqu’aux derniers coups d’état contre le légendaire curé des pauvres, le pr. Jean-Bertrand Aristide.
Au 18e siècle, Haïti (Saint-Domingue), colonie française, était la plus riche île des Caraïbes. Les indigènes exterminés, les planteurs y faisaient travailler des esclaves africains qui y produisaient une abondance de sucre, de café et d’indigo dont le commerce (avec celui des esclaves) a enrichi la bonne ville de Bordeaux. Mais la Révolution française avec sa Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen a trouvé un écho profond en Haïti. Toussaint Ouverture, esclave instruit, « Jacobin noir » (4) imbu de républicanisme français, organise un soulèvement d’esclaves, repousse une expédition anglaise, et proclame la République en 1794 alors que la Convention abolit l’esclavage. Mais la Première République française passe (sur le cadavre de la démocratie) à l’impérialisme et en 1801-2 envoie une expédition militaire en Haïti, rétabliR l’esclavage, et jette Toussaint dans une dans une froide prison française où le Spartacus noir expire en 1803.
En Haïti, les Noirs se soulèvent de nouveau , brûlent les plantations, mènent une guérilla derrière les lieutenants de Louverture, Dessalines et Christophe, brillants tacticiens qui obligent les troupes de Napoléon à évacuer et déclarent l’Indépendance en 1804. La France, qui refuse de reconnaître la République haïtienne pendant vingt ans, finit par la reconnaître en 1825 sous condition de payer une indemnité de 150 millionS de Francs (réglée jusqu’en 1938 !). En se libérant les esclaves Haïtiens avaient volé de la propriété qu’il fallait rembourser : leur corps. Les affaires sont les affaires.
Exemple intolérable !
L’Ambassadeur de la République noire n’est pas reçu non plus aux Etats-Unis, présidés alors par Thomas Jefferson, disciple de Rousseau, principal auteur de la Déclaration d’Indépendance de 1776 qui proclame « tous les hommes naissent égaux ». Comment ce grand propriétaire de Virginie, maître de nombreux esclaves (dont un fils), pouvait-il recevoir un ambassadeur noir, esclave révolté, propriété volé ? Exemple intolérable !
Ainsi, pendant deux siècles les Républiques française et américaine isolèrent la première république de l’Amérique latine, qui périclita économiquement, tomba en dictature, se vit amputée de la moitié par l’Espagne. Haïti se trouve dominée par d’une Armée brutale et corrompue au service d’une petite élite de propriétaires et commerçants riches et cultivés, très attachée aux milieux d’affaires en France et aux EU. Fréquents coups d’état. Les Marines américains l’occupent pendant 14 ans (19 ) et laissent derrière une Armée haïtienne formée à la répression, le pouvoir derrière toues les dictatures dont celle des Duvalier, qui finit en 1986 après un soulèvement des masses, bientôt « pacifiées » par les militaires. Ces derniers tentent de se légitimiser par des élections ponctuelles « bien organisées. » En 1990, à la surprise de tous, une Avalanche populaire d’enthousiasme qui porte Aristide au pouvoir.
Les défauts d’Aristide
Parlons maintenant des fameux « défauts » du Président du pays le plus pauvre d’Amérique latine, deux fois élu et deux fois déposé par les mêmes adversaires hyper-armés. Ce jeune curé dynamique, qu’on appelle en Créole Titid , est courageux, grand de cœur et de gueule. Il prêche le Christ révolutionnaire de la théologie de la libération, aide les pauvres à s’organiser, survit au massacre organisé dans son église pendant qu’il dit la Messe, survit à l’exil, aux attaques à la bombe, aux attentats. Immensément populaire dans les quartiers, Titid fait le geste de poser sa candidature aux présidentielles de 1990 -- normalement dans la poche du candidat « civil » des militaires. Soutenu par « l’avalanche » (Lavalas), grand mouvement populaire enthousiaste, le Curé rouge gagne 67% des suffrages et le voilà Président.
Fidèle aux pauvres, Aristide entreprend des réformes sociales qui inquiètent les élites haïtiens ainsi que les milieux d’affaires français et américains auxquels ils sont étroitement liés. Ils voient les masses prendre confiance, lever la tête, s’organiser. Mauvais exemple ! A peine un an après l’élection d’Aristide, cet élite fait discrètement appel à leurs amis dans l’Armée haïtienne et voilà le Prêtre idéaliste renvoyé en exil alors les terroristes (toujours les mêmes) massacrent ses partisans. Alors qu’ils fuient les tueries, des milliers de réfugiés politiques haïtiens sont refoulés par les EU qui les remettent entre les mains des massacreurs (toujours les mêmes).
Cette fois-là, le scandale émeut l’opinion mondiale. Les émigrés haïtiens démocratiques manifestent, l’ONU s’en mêle, Mitterrand et Carter, en principe « de gauche », se sentent obligés de respecter la légitimité. Les Etats-Unis s’engagent pour restaurer Aristide à la Présidence – mais à date incertaine et sous de dures conditions. En attendant, l’exilé est « éduqué » à Washington par les spécialistes du Pentagone et du State Department. En 1994, Aristide assagi, ayant avalé sa leçon de réalisme politique, rentre en Haïti accompagné de 21, 000 troupes américaines. Les Etats-Unis lui permettent de terminer son mandat Présidentiel, mais en lui imposant une coalition avec ses pires adversaires.
Déceptions populaires
Naturellement l’Aristide restauré par les américains déçoit les grands espoirs de l’Avalanche de 1990, car le héros des pauvres, devenu plus « réaliste, » comprend qu’il n’a pas de marge de manœuvre. Après deux ans Aristide finit son mandat, et René Préval est élu avec l’appui de Lavalas, devenu parti politique. En 2000 Aristide a le droit de se présenter de nouveau. Il est réélu avec 91% des suffrages, mais 80% d’abstentions. Comme il n’y a pas eu beaucoup de progrès social pour les pauvres de Haïti, la base politique de Lavalas se rétréciçait, l’enthousiasme dégénère en clientélisme.
Harcelé par des milices de droite (toujours les mêmes) Aristide, affaibli mais encore assez populaire, se défend avec ses propres miliciens armés, qui, mercenaires, passent au moment critique aux milices de Chamblain et Philippe qui payaient mieux. Pendant cette crise, les gouvernements franco-américains rendent Aristide responsable des violences spectaculaires et chaotiques que nous offrent les médias à la place de faits et d’analyses. Ainsi, on arrive à banaliser l’assassinat de la démocratie haïtienne (imparfaite comme toutes les démocraties) et avec elle l’assassinat de l’espoir pour tous les ex-colonisés.
La leçon d’Haïti
Vive donc l’entente franco-américaine ! Que nos deux Républiques
capitalistes marchent de l’avant, bras dessus bras dessous, enseigner cette
belle leçon de démocratie (version impérialiste) à
toutes les nations pauvres :
« Souvenez-vous du sort d’Haïti ! Ce n’est pas
la peine d’espérer ! »
Le capitalisme-impérialisme, de toute façon historiquement raciste, n’a jamais pu ne pourra jamais tolérer l’exemple de l’éclosion de la démocratie et l’indépendance dans les petits états dans son sphère. Il s’ensuit que seule une fédération internationale ou au moins un grand mouvement régional peut y faire face, car comme on a vu ce mois-ci en Haïti, les impérialistes rivaux se solidarisent dès qu’il s’agit de faire face à de véritables mouvement populaires. Pour créer un contrepoids contre ce front unique impérialiste, il faudra surmonter les divisions – souvent inventés par les impérialistes -- de « race, » de religion, et d’identité nationale qui empêchent les peuples arabes, africains, latino-américains, etc. de s’unir.
La « globalisation » n’est que la phase actuelle du pillage impérialiste du globe qui commence en 1492. Les méthodes – feu, sang, trahison, terreur, viol -- n’ont guère changé depuis les Conquistadores comme Cortés. Démocratisées, elles restent aussi efficaces contre Aristide qu’elles étaient contre Toussant ou contre Monteczuma. Ne rêvons donc plus d’indépendance nationale ni de républicanisme.
Contre la globalisation une seule remède possible : l’internationalisme.
Notes
(1) New York Times du 4 fév. 2004
(2) Tim Weiner « Haitians crowd into
peace march » New York Times du 8 mars.
(3) Tim Weiner « Haitians welcome rebels
into the capital » New York Times
(4) Le mot est du marxiste antillais
C.L.R. James, auteur d’une pièce et d’une étude historique
classique sur le thème des «Black Jacobins».
Edición digital de la Fundación Andreu Nin, marzo 2004