FUNDACIÓN

ANDREU NIN

Religion et répression aux Etats-Unis

Richard L. Greeman


Une guerre contre la rationalité
 
La campagne d’hystérie religieuse lancée pour ‘sauver’ Terri Schiavo, l’infortunée jeune femme maintenue contre ses vœux dans un coma irréversible depuis 18 ans, n’est que le dernier épisode délirant d’une guerre menée contre la rationalité par la droite chrétienne au pouvoir aux Etats-Unis. En effet, depuis la mince victoire électorale de George W. Bush en 2004, l’Amérique semble de plus en plus aux prises avec une psychose de type ‘religieux.’ Partout la rationalité et la science sont assiégées par la superstition et la pensée magique. Parallèlement, le mensonge officiel médiatisé investit la place de la réalité objective dans le discours politique et les médias.

Psychologie politique

Qu’est-ce que la psychologie politique (1)  peut nous apprendre sur l’étiologie, la dynamique et l’éventuelle résolution de cette psychose sociale ?  Si on regarde la société américaine selon le modèle appliqué aux familles de type ‘abusives,’ on constate que le grand obstacle que rencontre l’observateur est le ‘déni psychologique’ dans lequel vivent les sujets -- qu’ils soient ‘victimes’ ou ‘abuseurs’. C’est la fameuse histoire de l’éléphant dans le salon dont personne ne parle. Que la pathologie prenne la forme de l’inceste, de l’alcoolisme, de la cleptomanie, du jeu ou de la violence, les membres de la famille affectée, dans notre cas de la société affectée, se trouvent intimidés par le parent abuseur et deviennent ses complices dans le déni. Ils finissent par rentrer dans son délire, accepter ses ‘rationalisations,’ et vivre dans sa pseudo réalité oppressive. Pour rester lucide et objectif, l’observateur doit évidemment se placer à l’extérieur du délire, mais cela ne suffit pas. La psychologie politique doit aussi comprendre les symptômes comme faisant partie d’un ensemble, d’un système psychotique dont il faut découvrir les contradictions internes. Nous avons même à nous demander si notre propre méfiance vis à vis de formes d’analyse systématiques comme la psychanalyse et le Marxisme ne relève pas de cette complicité dans le déni.

Evidemment, l’analyse, la raison et l’esprit critique sont des ennemis mortels de tout système psychotique, et l’abuseur doit à tout prix les délégitimer.

Ainsi, la vague de déraison qui déferle sur la société américaine contemporaine affecte la vie religieuse, politique et même scientifique. Le dernier épisode délirant – celui d’une femme morte-vivante que le régime intégriste de Washington voulait à tout prix nourrir par tube alors qu’il enlève les crédits pour la nourriture des enfants pauvres -- a fini par faire scandale en Europe. Mais elle est loin d’être isolée. La même semaine, la presse américaine rapporte bien d’autres symptômes aussi inquiétants de ce délire politico-religieux. En voici quelques-unes unes que je soumets à l’analyse psycho-politique dans cette série.

Apocalypse Now

Commençons par le New York Review of Books du 24 mars. Là le vénérable journaliste de la TV Bill Moyers examine la portée des livres les plus vendus aux EU -- les douze romans de la série apocalyptique ‘Left Behind’ (Laissés derrière). L’auteur, Tim La Haye, est un militant de droite qui fonda avec le télévangéliste Jerry Falwell un puissant lobby, La Majorité morale. Ses romans futuristes racontent les ‘derniers jours’ de la terre : son Apocalypse arrivera quand les Juifs auront repris toutes les Terres bibliques. Alors, les légions de l’Antéchrist donneront bataille à’Armageddon,  le Christ descendra pour le jugement et les Croyants (ses lecteurs) monteront au Ciel d’où ils verront leurs adversaires politiques et religieux affligés de pestes et d’afflictions. Repris par les sectes Chrétiennes fondamentalistes et par des Républicains autour de Bush, ce scénario hallucinant sert de trame à la politique du régime. On parle communément d’un ‘conflit entre civilisations’ entre la démocratie américaine et l’Islam politique, mais il s’agit plutôt d’un conflit entre intégrismes, car le Christianisme politique de Bush et le Judaïsme de Sharon valent bien l’Islamisme des Ayatollahs.

Par rapport au Moyen Orient, la droite chrétienne, traditionnellement anti-sémite, soutient maintenant l’Etat Juif. Naguère, les chevaliers chrétiens du Klu Klux Klan lynchaient indifféremment ‘nègres’ et ‘youpins’. Aujourd’hui ils font bloc avec le lobby sioniste et le lobby pétrolier au Congrès, alors que l’influent sénateur Lieberman, démocrate et sioniste, s’associe ouvertement avec les sectes fondamentalistes chrétiennes. Dans leur abracadabrant scénario religio-politique, Israël va terrasser l’Antéchrist arabo-musulman alors que Bush et sa clique s’accaparent profitablement les réserves de pétrole du Malin …  En ce qui concerne l’environnement, les Républicains chrétio-libéraux appliquent la même ‘logique’ téléologique. Inutile de sauvegarder le patrimoine naturel, les Derniers jours arrivent. Ainsi, le gouvernement ouvre les forêts ancestrales des parcs nationaux à la coupe pour enrichir leurs amis du lobby forestier, suppriment les restrictions sur la pollution pour enrichir les milliardaires de l’automobile et du charbon et proposent les vastes terres vierges d’Alaska à la cupidité de l’industrie pétrolière.

« La terre, est-elle plate ? »

Or, comme la science et la rationalité condamnent ces exigences économiques et géopolitiques du capitalisme américain, on fait la guerre à la science et la rationalité en lâchant la bride à la folie superstitieuse. Ainsi, dans le N.Y. Times du 19 mars, on apprend que des cinémas Imax (écrans en 3-dimensions dont certains installés dans des musées de sciences) refuseront de montrer des films documentaires qui parlent d’évolution, du Big Bang ou de la géologie de la terre contredisant ainsi les descriptions bibliques de la Création -- de peur d’attirer des protestations des Chrétiens fondamentalistes. Déjà dans un grand nombre d’états fédéraux, on impose aux professeurs du secondaire de présenter l’évolution comme ‘seulement une théorie’ et d’enseigner à côté la ‘Science créationniste’ et le‘Dessin intelligent’ : la complexité de la nature comme ‘preuve’ d’une Intelligence divine créatrice. Même la revue distinguée  National Geographic a suivi le mouvement avec un numéro titré « Darwin se trompa-t-il ? »  ce qui provoqua une parodie ‘poisson d’avril’ dans le dernier numéro du Scientific American : avec comme articles « La terre est-elle plate ? » « Le mythe de l’atome » et « Ignorons le CO2 ».

Hélas, la fausse science prônée par le gouvernement n’est pas une mauvaise blague, car elle lui permet de rejeter comme ‘non prouvés’ les rapports publiés par des instances scientifiques et par sa propre administration de la protection de l’environnement (EPA) afin de réviser les statuts concernant la pollution en faveur des industries concernées. Elle justifie aussi la censure de la pensée médicale en interdisant au personnel de toutes les institutions qu’il finance (y compris à l’étranger) de parler d’IVG ou de contraception. Enfin, le fanatisme violent des terroristes ‘chrétiens’ n’est pas une plaisanterie pour ses victimes humaines: médecins pratiquant l’IVG assassinés impunément, cliniques attaquées à la bombe impunément, le vieux petit juge de Floride, pieux chrétien, menacé de mort par les intégristes pour avoir enfin permis à la jeune femme de mourir après 18 ans de procédures. Curieusement, la police ferme les yeux devant ces manifestations de terrorisme chrétien. Pourtant, c’est un terroriste chrétien, pas un Arabe, qui a placé la bombe au Fédéral Building d’Oklahoma City qui a fait plus de 600 morts quelques années avant l’attaque islamiste des Deux Tours qui en a fait 3000.
 
Une campagne qui a foiré

Mais la campagne pour ‘sauver’ Terri Schiavo a foiré. Espérant gagner une bataille contre la rationalité en exploitant le drame de Floride, les intégristes de tout poil ont suscité une vague d’ hystérie ‘religieuse’ au nom du droit à la ‘vie’  artificielle et végétative. En tête, le Texan George W. Bush, qui se dit ‘personnellement sauvé par Jésus Christ’ secondé par son frère Jeb Bush, Gouverneur de Floride et Président-désigné pour 2008, qui s’ingère dans l’affaire Schiavo depuis des années. Ces deux chevaliers chrétiens étaient soutenus par les chefs du Congrès, par tous les télévangélistes fondamentalistes des Etats-Unis ainsi que le par le Polonais mort-vivant Karol Wojtyla, grand ayatollah de la secte autoproclamée « sainte, catholique et apostolique » dont l’Europe toute chrétienne célèbre aujourd’hui les obsèques dans une orgie de religiosité malsaine. Or, malgré la complicité des médias et des Démocrates au Congrès qui votèrent une loi d’exception pour ‘sauver’ la femme morte-vivante, le public américain ne s’est pas laissé berner. Selon le sondage CBS du 23 mars, 82% des Américain/es s’opposent à ces interventions et 74% n’y voient qu’une manœuvre politique opportuniste. L’hystérie religieuse déchaînée par le gouvernement a donc été mise en échec par la rationalité des citoyens. Pourtant, 80% à 90%  des Américain/e s’identifient comme pratiquants ou croyants. Comment expliquer ce paradoxe ?

Les sectes intégristes

Dans la société civile américaine, les sectes de droite avec leurs millions de fidèles constituent des ‘lobbies’ riches et puissants qui arrivent de plus en plus à censurer les mœurs et à imposer leurs idéologies réactionnaires par des interventions agressives dans la vie politique, sexuelle et même scientifique. Mais la religiosité américaine est paradoxale.
 
En matière de sectes, il faut dire que nous avons de tout aux Etats-Unis :  télévangélistes milliardaires, beaucoup d’églises évangéliques fondamentalistes, évêques catholiques réactionnaires, Juifs orthodoxes intégristes, Baptistes du Sud, Mormons, Témoins de Jéhovah, Chevaliers chrétiens du Klu Klux Klan, milices apocalyptiques chrétio-nazis. Ces fidèles forment les troupes de choc du régime de milliardaires installé à Washington. Ces sectes baignent dans une culture d’origine sudiste qui englobe beaucoup de petits-blancs dont le statu social dépend en partie de leur supériorité vis à vis des noirs. Historiquement, le régime abusif des planteurs entretenait cette classe de blancs ignorants, superstitieux et violents pour diriger et mater leurs esclaves. Aujourd’hui le régime abusif des milliardaires s’en sert pour intimider la société civile et faire taire ses adversaires.

Cette alliance traditionnelle permet au gouvernement des super-riches d’escamoter le ‘social’ en le remplaçant par le moral. D’ailleurs le terme ‘social issues’ ne désigne plus en Américain journalistique des questions sociales comme le chômage mais des questions morales telles que l’IVG et le mariage homosexuel. Ironiquement, ces petits-blancs de droite sont souvent aussi pauvres que leurs voisins noirs, leurs concourants sur le marché du travail bas de gamme. Mais ils subliment leur honte en s’identifiant avec les maîtres – planteurs esclavagistes ou milliardaires capitalistes – et en la projettent sur les noirs, qu’ils méprisent et terrorisent plus ou moins impunément. Les chômeurs lumpen du Parti nazi s’imaginaient surhommes übermenschen issues d’une race de maîtres herrenfolk, et Hitler leur donna la chance de venger leurs humiliations sur les Juifs et autres races ‘inférieurs’. Au Texas, où le Gouverneur Bush a établi de nouveaux records d’exécutions capitales (dont 88% de noirs), on lynche encore noirs et homosexuels. L’intégrisme chrétien me ciment idéologique qui soude cette alliance entre les masses de petits-blancs ignorants et les milliardaires de droite cyniques et superstitieux.

Un ‘parti de masse’ intimidant
 
Dans le paradigme de la famille disfonctionelle, ces masses intégristes correspondent aux enfants d’un père violent qui refoulent la peur et la rage qu’ils ressentent. Wilhelm Reich, dans sa phase marxiste, avait déjà analysé ce type de caractère dans ses observations sur la psychologie de masse et la montée du fascisme en Allemagne. De tels enfants tendent à épouser leur propre répression en intériorisant la ‘réalité’ du père, perçu comme représentant l’autorité. Par exemple, les filles battues qui finissent par se vivre comme ‘coupables’ et les garçons agressifs qui projettent sur autrui leur propre peur et leur violence refoulées. Ces enfants se voient en victimes qui ‘se défendent.’ Leur caractère devient rigide et leur comportement agressif. Ils font de bons policiers, de bons soldats, et de bons tortionnaires.

Ce sont les troupes de choque de la ‘révolution républicaine’. Elles apportent un élément clef au régime impérial des Bush. Rappelons que pour installer et maintenir leurs dictatures historiques, Mussolini, Hitler, Staline, Saddam Hussein, Khomeyni et Cie avaient eu besoin de cinq éléments indispensables : une idéologie irrationnelle, du pouvoir sur l’état,  le contrôle des médias, une crise permanente d’hystérie xénophobe et un parti de masse intimidant. Aujourd’hui le régime états-unien de Bush dispose de tous ces éléments et c’est grave. Pour la première fois dans ma vie, le spectre d’un ‘fascisme à l’Américaine’, trop souvent agité par la gauche, me fait peur. En ce moment, je trouve particulièrement inquiétant l’invasion de la scène politique et du discours par l’irrationalisme religieux . Mais heureusement, il y a des forces sociales encore saines aux Etats-Unis, des croyants qui résistent à cette offensive idéologique de la droite chrétienne. Car les Etats-Unis sont profondément divisés et la religiosité de la société américaine est elle-même paradoxale.

Une constitution de déistes

Pour commencer, notons que les sacrés  « pères fondateurs » des Etats-Unis (Washington, Jefferson, Adams, Franklin, Paine) étaient tous déistes sinon athées. Le mot ‘Dieu’ ne se trouve pas dans notre Constitution qui prévoit une séparation de l’église et de l’état plus rigide encore que le régime de Laïcité français. Grands lecteurs de Montesquieu, les « pères » y ont aussi inscrit le fédéralisme et la séparation rigide entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Ainsi, même aujourd’hui l’indépendance constitutionnelle d’un juge local face au Président et au Congrès reste plus sacrée que la Bible. En effet, notre Président impérial, son frère gouverneur et les Congressistes intégristes se sont humiliés en voulant braver la décision de la cour de Floride de mettre fin au  le supplice d’une morte-vivante. Les mêmes limites constitutionnelles interdisent tout type de subvention publique aux écoles confessionnelles (‘privés’ en français moderne) américaines. Mieux encore, une décision récente de la Cour suprême a interdit comme signe religieux ostentatoire les Dix Commandements gravés par un juge chrétien intégriste devant son Tribunal de Georgie.

Vers 1830 Toqueville remarqua la grande religiosité de la société civile américaine, qui allait de pair avec son esprit philistin, hypocrite et commerçant. Dans les états du Sud Toqueville a entendu les ‘preuves bibliques’ de l’infériorité des Noirs de la bouche de ses pieux hôtes esclavagistes. Mais il n’a pas prévu qu’une génération plus tard, le radicalisme chrétien des anti-esclavagistes comme l’esclave Sojourner Truth et le militant blanc John Brown allait précipiter la Guerre Civile. De même aujourd’hui, il ne faut pas confondre le fanatisme superstitieux des sectes intégristes de droite qui servent de base électorale au parti Républicain de Bush avec la théologie libérale des églises protestantes traditionnelles.

Les églises ‘libérales’

Les fidèles Episcopaliens, Congrégationalistes, Méthodistes africains, Unitariens, Quakers, Juifs réformés, et ‘Catholiques de la libération’ sont généralement anti-racistes et acceptent de plus en plus des pasteurs femmes ou mêmes ouvertement homosexuels. A l’époque de Martin Luther King et de la guerre du Vietnam, pas mal de ces églises se sont engagées dans des croisades pour la paix, la justice sociale et raciale. Toujours très présentes dans les manifs et actions directes non-violentes, elles prêtent gratuitement leurs salles des fêtes qui servent de locaux à nos organisations anti-guerre et anti-racistes (groupuscules marxistes y compris). Ce sont des gens de conscience ans un pays qui sombre dans l’égoïsme consumériste et la religion sauve qui peut du salut individuel.

Or, tout comme les sectes réactionnaires, les églises libérales sont aussi des communautés humaines qui permettent aux familles américaines moyennes de se défendre contre l’anonymat d’une société atomisée. Ce sont des havres de solidarité et d’entraide face à la dureté de la vie sous le capitalisme néo-libéral  américain et dans l’absence quasi-totale de ce que les Français appellent ‘le social’ et ‘la vie associative.’ On comprend que, contrairement aux Français, la grosse majorité des Américain/es sont plus ou moins pratiquant/es. Il ne faut pas les mépriser. C’est des rangs de ces croyants ‘de gauche’ qu’est sortie une grande partie des 500,000 américains qui ont manifesté contre Bush à NY et voté en nombre record  (50 millions de voix) pour le Parti démocrate en 2004. Comme on a vu, 82% de ces Américain/es se sont prononcés hostiles à l’intervention gouvernementale pour ‘sauver’ une morte-vivante. Or, le Parti démocrate les trahit aujourd’hui en épousant l’évangélisme.

La trahison des Démocrates

On se rappelle que c’est en jouant la carte religieuse que les Républicains ont gagné leur mince majorité par une campagne qui agitait devant l’électorat des pauvres blancs fondamentalistes un axe du mal composé du mariage homosexuel, de l’IVG, et du ‘laxisme’ moral. Bons chasseurs de sorciers, ils ont pu représenter les Démocrates, traditionnellement libéraux, laïques, tolérants et humanistes comme  impies, anti-religieux, et impuissants face aux hordes Musulmanes prêtes à envahir le Texas et le Montana.

Aujourd’hui les Démocrates, au lieu de regrouper leur base populaire en défendant les valeurs citoyennes, se mettent hypocritement à l’école des Républicains. Seule une poignée ont voté contre la loi exceptionnelle pour maintenir en vie végétative la pauvre Terri Schiavo. La même semaine, Hillary Clinton, candidate démocrate probable à la présidence en 2008,  révèle qu’elle a ‘toujours’ pratiqué la prière quotidienne (International Herald Tribune du 18 mars) et déclara que les Démocrates devraient « parler davantage de leur foi » (2) .  Cela les évitera de parler des problèmes terrestres comme l’enlisement américain en Iraq, les scandales d’Enron et d’Halliburton, le scandale de la torture, l’absence d’un système de santé, la pollution industrielle, la chute du dollar, les délocalisations, le chômage, la précarité, les familles sans abris, l’exemption aux impôts pour les super-riches, la dette astronomique qui justifie l’escamotage de la retraite, de l’enseignement et des autres services publics ainsi que toutes les formes d’aide aux femmes et aux enfants pauvres.

Censure et propagande aux EU

Des millions d’Américain/es sont au prises avec une dure réalité – l’Irak où l’on s’enlise, le chômage, la précarité, les familles sans abris, une dette publique astronomique qui justifie l’escamotage de la retraite, de l’enseignement et des autres services publics ainsi que toutes les formes d’aide aux femmes et aux enfants pauvres. Mais cette réalité ne correspond pas à celle du gouvernement Bush transmise quotidiennement par nos médias.

Dans le N.Y. Times  du 18 mars la grande journaliste Maureen Dowd  expose comment la Maison Blanche manipule les médias. D’abord, l’Administration ne tolère pas de critique. Elle vient d’obliger le doyen des présentateurs des infos de la télévision nationale Dan Rather à prendre une ‘retraite anticipée’ après avoir cité un document de source non-confirmée au sujet du service militaire de Georges W. Bush pendant la Guerre du Vietnam. Pourtant, l’information était correcte : personne ne conteste que Bush s’était longuement absenté sans permission de la Texas Air National Guard, où l’intervention d’un client de son père lui avait ouvert une place, très prisée, car cette unité ne pouvait pas être envoyée au combat vietnamien (3).

Quant à Dowd elle-même, la célèbre et glamoureuses chroniqueuse de la Maison Blanche depuis plusieurs administrations se trouve interdite des conférences de presse présidentielles. Elle y posait des questions trop pertinentes. En revanche, elle parle du scandale d’un faux journaliste embauché par la Maison Blanche pour y poser des questions faciles devant les caméras. On a même retrouvé la photo du faux journaliste sur un Site Web qui offrait ses services comme Escort (gigolo) pour dames et messieurs ! De plus, le gouvernement de Bush a fini par admettre qu’il commandait systématiquement des articles favorables à des journalistes à gages, et que le Trésor public payait de grosses sommes à une vingtaine d’agences publicitaires pour réaliser de faux ‘reportages’ régulièrement retransmis comme vrais par les télévisions régionales. Peu importe : le Ministère de la Justice a statué que ces faux reportages sont parfaitement légaux « du moment qu’ils se basent sur des faits et ne sont pas partisans » ( !)  Dowd qualifie cette offensive de « campagne de propagande dans le style soviétique. »  Pour moi, elle correspond plutôt au 1984 d’Orwell avec son ‘Ministère de la Vérité,’ sa ‘Ligue anti-sexe,’ et sa devise  « La guerre, c’est la paix. »

« Nous créons notre propre réalité. »

De toute façon, le régime instaure un système de mensonges et d’hallucination où la réalité se perd vite. La télévision américaine projette un Bushland  imaginaire habité par des milliardaires en fête. Là, la paix et la démocratie s’installent au Moyen Orient grâce à la victoire de Bush sur Saddam le Mauvais. Là, l’économie américaine reprend  grâce aux exemptions d’impôts qui encouragent les riches à créer de l’emploi. Les faits indiquent autre chose ? On les nie, et les voilà écartés du discours. Confronté à l’absence des  « ADM de Saddam » et ses « liens avec le 11 septembre » un conseil de Bush a déclaré : « Nous créons notre propre réalité. » C’est ce que les psychologues appellent ‘la pensée magique’. Hélas, il savait bien dire :  selon des sondages, près de la moitié des électeurs états-uniens croyait encore à ces deux mythes en 2004. N’est-ce pas Hitler qui a proclamé : « Si on répète un gros mensonge assez souvent, les gens le croiront » ? Effectivement. Mais il faut aussi disposer du pouvoir d’asservir les médias, censurer les critiques, discréditer la raison empirique et imposer une idéologie illusionniste. Rappelons toutefois que la réalité finit tôt ou tard par se retourner contre les illuminés qui s’aveuglent en la niant. Après tout  « l’Empire de 1000 ans » des délires du Fürer n’a duré que treize ans.

Des éléphants au salon

Face aux contradictions entre les justifications de sa politique et les faits (absence d’ADM en Irak, etc.) le gouvernement Bush prétend  « créer sa propre réalité » . Le problème, c’est qu’il arrive à obliger ses citoyens et ses alliés à la vivre. Comment fait-il ?  Dans notre modèle de la famille du type ‘abusif,’ on obsever que l’alcoolique, le père incestueux, l’abuseur physique ‘introduisent des éléphants dans leur salon’ puis engagent la complicité de la famille dans son déni du problème de leur culpabilité secret. Ils imposent leur ‘réalité’ à leurs proches par un mélange de menaces violentes et de séduction.

L’éléphant introduit dans la Maison Blanche par Bush, Cheney, Rice, Rumsfeld et Wolfowitz s’appelle « Irak ». On fait semblant de ne pas le voir, mais on le sent, car le salon se remplit mystérieusement de ses crottes : enlisement indéfini de l’Armée Etats-unienne, démoralisation des troupes américaines surmenées et mal équipées, intelligence fausse ou faussée, scandale de la torture officiellement sanctionnée mais impunie,  profits abusifs des ‘copains’ fournisseurs de guerre, coûts démesurés, endettement astronomique etc. Les médias et les Démocrates se bouchent le nez. Quelques téméraires demandent «Quelle est cette odeur ? » Mais l’on n’ose pas parler directement de l’éléphant. Mieux vaut parler de la morale privée et de Dieu.  Dans le consensus médiatique l’existence des éléphants « n’est pas prouvée » et la zoologie « n’est qu’une théorie » . Enfin,  il n’y a pas d’éléphants dans la Bible.

Les abuseurs tendent aussi à ‘projeter’ (transférer) leur violence intérieure sur des ennemis symboliques afin de justifier leur tyrannie. Dans le cas d’une psychose sociale, un gouvernement abuseur déclare une guerre sans fin contre des ennemis abstraits, invisibles, insaisissables : ‘le communisme,’ ‘la drogue,’ ‘le terrorisme,’ ‘le Mal’. Ainsi en pleine fuite en avant, les stratèges ratés de la guerre en Irak déclarent la guerre permanente et illimitée au monde entier. Afin de tyranniser ses citoyens, ses alliés et ses adversaires, ils s’autorisent à ‘changer de régime’ toute nation qu’ils jugeront  ‘favorable au terrorisme’ ou participant à une « Axe du Mal » imaginaire. C’est du délire. Selon les sondages, le monde a plus peur de Bush que d’Osama ben Laden. Mais aucun leader ne bronche.

Des citoyens et alliés intimidés

Le bellicisme unilatéral  de Washington sert à faire peur non seulement aux pays  déclarés ‘voyous’ par les voyous de la Maison Blanche mais aussi aux ‘alliés.’ Il s’agit d’intimider les impérialismes rivaux de 2e rang comme la France, la Russie, la Chine qui avaient osé contester la guerre américaine en Irak à l’ONU en 2002. Aujourd’hui, Bush montre son mépris pour ces  ‘alliés’ en nommant à l’ONU Bolton, ennemi déclaré de l’ONU, et en installant à la Banque mondiale l’architecte de la guerre, l’idéologue de droite Wolfowitz (4).  Ex-responsable de la reconstruction d’Irak (où il ne répara rien et privatisa presque tout), Wolfowitz va désormais administrer le développement du tiers monde.  Scandale ? Aucun gouvernement allié n’ose contester ces nominations impériales qui sont pourtant des gifles diplomatiques de la part de Bush. Aussi intimidés que les Démocrates dans le Congrès états-unien, les alliés se taisent.  Schröder  et Mme Clinton chantent en duo les louanges du proposé de la Maison Blanche.

Pour intimider ses concitoyens, le Président impérial instaure un régime sécuritaire où les libertés civiques sont abrogées. Avec les Lois Patriotes, le citoyen n’est plus protégé contre les abus du gouvernement. L’Exécutif prétend désigner comme ‘suspect’ tout citoyen ou étranger (alien) afin de l’espionner, l’incarcérer, le garder indéfiniment au secret et sans nom, le torturer même -- sans rendre de compte à aucun tribunal public. Pour empêcher tout recours à la Justice, Bush installe comme Avocat général Alberto Gonzales, l’auteur célèbre du mémoire exécutif autorisant les tortures de Guantanamo et d’Abu Ghraïb.  « La Maison Blanche a maintenant son propre goulag » écrit la journaliste Maureen Dowd dans le NY Times du 18 mars.  En effet les Etats-Unis, dont les prisons regorgent de plus de deux millions de détenus, dépassent la Russie et la Chine communiste comme société carcérale.

Le bunker idéologique

Sur le plan politique, les occupants de la Maison Blanche s’isolent de plus en plus dans le bunker de leur idéologie ‘néo-conservatrice’. Ils tolèrent mal la contradiction -- même de la part de leurs propres officines d’intelligence – et exigent la loyauté avant tout. Une commission d’enquête présidentielle sur les services d’espionnage déclare que les motivations de la guerre en Irak étaient ‘complètement erronées’ (5) ? On donne la promotion à ses architectes, Rice et Wolfowitz, on se débarrasse des tièdes, Powell en tête, et on persécute les critiques (6).  Les nouveaux ‘maîtres de l’univers’ sont, comme Bush lui-même, mal à l’aise avec la complexité, peu curieux des autres. Ce sont des provinciaux  plus ou moins incultes, ne parlant pas d’autres langues que l’américain, ayant peu ou pas d’expérience à l’étranger ni en dehors du monde des affaires et de l’université états-uniennes. Le cosmopolite Colin Powell, dont ils se moquaient, était leur alibi diplomatique. Ils n’en ont plus besoin. Ils ont choisi la solution la plus simple : la force.
 
A l’étranger, leurs véritables alliés ne sont pas les démocraties capitalistes rivales, mais les dictatures réactionnaires qui protègent leurs investissements et à qui ils vendent profitablement des armes. (Rappelons que naguère le Vice-président Cheney, alors PDG d’Halliburton, en a vendu à Saddam, avec qui il s’est fait fameusement photographier à l’époque de la guerre Iran-Irak). Ces gouvernements tyranniques sont des chiens de garde féroces qui terrorisent la multitude des pauvres, mais qui font peur aux maîtres aussi. Car ils peuvent se retourner et mordre, comme justement Saddam et ben Ladden  – deux assassins entre lesquels le seul ‘lien’ réellement existant est d’avoir reçu des subsides de la CIA. La tyrannie rassure cette droite. La complexité l’inquiète. Bush, ayant regardé dans les yeux bleu-glacier du policier Poutine, l’adouba ‘mon ami Vladimir.’ Les maîtres de Washington préfèrent instinctivement s’allier avec la dictature militaire islamiste pakistanais (parraine des Talibans et vendeuse de secrets nucléaires aux Coréens du Nord) qu’avec la démocratie capitaliste indienne (considérée molle, instable et pro-communiste) (7).

Affinités électives

Sur la scène politique nationale, les Républicains au pouvoir s’appuient sur les éléments racistes violents imbus de fanatisme religieux. Comme on a vu, la droite des milliardaires se sert de ces masses de petits-blancs intégristes comme base électorale et troupes de choc. Mais cette profitable alliance entre PDGs et prédicateurs intégristes n’est pas uniquement un mariage de raison. Il y a une affinité profonde, pour ainsi dire spirituelle, dans leur perception de l’esprit du temps zeitgeist et leur vision du monde weltanschaum. Le délirant scénario de l’Apocalypse imaginé par les Chrétiens du 2e siècle correspond assez précisément aux catastrophes que nous voyons arriver au 21e: guerres et épidémies généralisées, changements climatiques, rupture du tissu social, famines, sécheresses, destructions de villes, grandes peurs, divisions, violences.

Or, si ce n’est pas Dieu qui en est responsable, on pourrait bien accuser le  capitalisme, le gouvernement, les riches. La masse des chrétiens intégristes, pourtant très affectée par le chômage et la banqueroute de la petite entreprise aux Etats-Unis, n’y songe point.  Elle fait face à la crise sociale en se berçant du phantasme d’appartenir à une tribu d’élus qui sera sauvée. Provinciale, ignorante et xénophobe, terrifiée par le monde hostile qu’elle entrevoit par les médias, elle est hantée par le cauchemar raciste d’un soulèvement de noirs vengeurs qui s’incarne aujourd’hui dans des hordes d’envahisseurs  arabes envieuses de son ‘mode de vie américaine.’

Décadence et régression

Mes amis européens sont ahuris par l’hystérie religieuse réactionnaire qui semble englober les Etats-Unis. Comment leur expliquer cette chute dans la décadence et la régression de la société américaine, naguère considérée comme un modèle démocratique et progressiste à suivre ? En effet, au 18e siècle libéral, les capitalistes américains se battaient pour la rationalité, la tolérance et la science contre la superstition et le despotisme. Et voilà qu’au 21e siècle néo-libéral les capitalistes américains combattent la rationalité, la tolérance et la science et prônent la superstition et le despotisme. Si les chefs de l’empire américain se comportent plutôt comme des Néron ou des Caligula que comme des Wilson ou des Roosevelt, c’est que cet empire – triomphant en 1945 -- est déjà décadent. En fait, la société américaine a toujours été tiraillée entre ses traditions démocratiques-progressistes et la culture décadente, violente et réactionnaire du Sud esclavagiste. Les majorités électorales du Parti démocrate progressiste de Wilson et de Roosevelt se basait sur une alliance instable entre les travailleurs immigrés et petits-bourgeois éclairés des villes du Nord et les ‘Dixie-crates’ ségrégationnistes des états du Sud apartheid où seuls les blancs pouvaient voter et où les Démocrates régnaient en parti unique au niveau local.

Mais tout a basculé en 1968 avec la révolte des Noirs et le soutien donné par le Président démocrate Johnson à la cause de l’égalité légale entre les races. Par réaction, les ‘Dixie-crates’ sont passés au Parti républicain conservateur, pour donner les votes du Sud et donc la Présidence au réactionnaire Nixon. Cette nouvelle droite domine la scène politique américaine. Nixon, puis Reagan, ont mené une contre-révolution culturelle contre les acquis des années ‘60 (droit à l’IVG, liberté sexuelle, anti-racisme), croisade dont Bush est le nouveau chevalier chrétien. D’ailleurs, les deux Présidents démocrates, Carter et Clinton  (tous les deux anciens gouverneurs des états du Sud) sont restés dans cette ‘ligne’ néo-libéral et belliciste, malgré quelques belles paroles sur les ‘droits humains.’  C’est Clinton de l’Arkansas qui, avec les bombardements en Afghanistan et au Soudan, annonce la nouvelle doctrine de l’unilatéralisme militaire américain que Bush du Texas a reprise pour justifier sa guerre en Irak.

Depuis 2004, avec sa première véritable victoire électorale, la coalition réactionnaire de Bush se trouve en possession de tout le pouvoir et ne se gêne plus pour modérer ses origines sudistes décadentes ni son hallucinante vision régressive du monde. Mais ce n’est pas la seule Amérique. Il y en a une autre, celle-ci saine, démocratique, idéaliste et tolérante, pour qui la religion et la moralité sont des affaires privées et les droits de l’individu sacrés. Ce sont les quatre Américain/es sur cinq qui ont défendu contre une campagne de propagande religieuse et étatique hautement médiatisée, le droit de mourir de la pauvre Terri Schiavo, qui ont dit au sondage de CBS qu’ils croyaient que les Républicains voulaient ‘profiter’ de cette tragédie pour des raisons ‘opportunistes.’ (8)

Pour le moment cette Amérique-là est sur la défensive. Depuis sa mince défaite électorale de 2004, elle se trouve trahie par le Parti démocrate converti à la prière et privée d’accès au média. Cette Amérique profonde regarde ahurie le déferlement médiatisé d’une vague de psychose religieuse d’extrême droite. Pour le moment, elle recule sous les coups, cherche des repères. En attendant, l’éléphant de la guerre d’Irak continue à empester dans le salon. Actuellement, ce sont de courageux soldats dissidents et les familles de militaires qui prennent le devant de la scène pour dénoncer cette salle guerre qui pue (9).  Personne ne peut contester leur patriotisme. Derrière eux, le mouvement anti-guerre américain se regroupe. Aux années ’60 il a fini par diviser l’opinion, provoquer la crise du régime et forcer la retraite des troupes états-uniennes du Vietnam. Et voilà l’empire de Bush enlisé pour longtemps en Irak. Le dernier mot n’est pas dit.

De quoi ont-ils peur ?
 
Le mouvement pour la paix et la justice aux Etats-Unis cherche ses repères  depuis sa décourageante défaite électorale de novembre 2003 et la trahison du Parti démocrate, qui abandonne ses dernières positions oppositionnelles et épouse une politique basée sur ‘la foi.’ Etant donné l’enlisement des forces américaines en Irak, le mouvement massif anti-guerre de 2003 ne tardera pas à se réveiller. En attendant, le régime Républicain de droite au pouvoir Washington se durcit.

Guerre permanente, censure, campagnes d’hystérie, lois exceptionnelles, alliés despotiques, prisons qui regorgent, torture : on se demande ‘pourquoi toute cette répression dans une société de consommation apparemment stable et qui domine le monde comme superpuissance économique et militaire incontestée ?’ La question est bien posée (10).  En psychanalyse comme en politique, on suppose que là où il y a répression il y une force refoulée proportionnelle dont on a peur. De quel ‘retour du refoulé’ les occupants de la Maison Blanche ont-ils peur ?

Rappelons que Bush, Cheney, Wolfowitz et Cie ont tous vécu les années 1960 comme un traumatisme. D’abord ils ont dû faire face au risque du service militaire au Vietnam (qu’ils réussirent tous à éviter) puis au choc profond de la superpuissance américaine humiliée par les révolutionnaires vietnamiens en pyjama. De plus, ces jeunes conservateurs ambitieux étaient sidérés par le spectacle incroyable de la société américaine déchirée par la résistance à la guerre, la révolte des noirs, les émeutes dans les grandes villes, les campus occupés par les étudiant/es révolté/es, les femmes se libérant, les révolutions sexuelles et culturelles. Ils ont tant entendu répéter le mot de ‘révolution’ qu’ils ont eu peur pour leurs privilèges et même pour leurs précieuses personnes. (11)

Des ‘maîtres de l’univers’ schizophrènes

Voilà maintenant ces fils à papa portés au pouvoir par leur génération de milliardaires conservateurs. D’une part ils doivent s’imaginer les ‘maîtres de l’univers’ à qui tout est permis. En effet, pour le moment ils arrivent à construire leur propre réalité et à nous obliger à y vivre.  Ils enrichissent les ‘copains’ capitalistes qui financent leurs campagnes politiques en les exhonérant d’impôts, en leur offrant des contrats hors prix, des subsides exorbitants et en faisant profitablement la guerre ensemble afin de se partager les ressources de la planète. La pensée unique de leur néo-libéralisme est une pensée magique où les Etats-Unis peuvent continuer à emprunter et à dépenser indéfiniment sans jamais rembourser. Peu importe que le capitalisme prédateur américain ne soit plus productif, que presque toutes les voitures ‘américaines’ et tous les téléviseurs qu’achètent les consommateurs américains soient importés, que les Etats-Unis n’exportent presque plus à part les armes, les déchets et le dumping de surplus agricoles subventionnés. Dans la pensée magique des spéculateurs de 2005 (comme chez ceux de 1929), ce boum devrait continuer indéfiniment. (12)
 
Mais les nouveaux maîtres du monde sont schizophrènes, car d’autre part ils ont peur. Ils ont peur de toutes ces multitudes qui grouillent sur la terre –  tous ces gens pauvres, étrangers, de races et de cultures incompréhensibles qu’ils dominent et dépouillent. Ils ont peur de leur envie, peur de leur violence, peur de leur capacité de se révolter de nouveau comme pendant ces traumatiques années ‘60. Car si la gauche a oublié la puissance de cette vague révolutionnaire qui en 1968 a fait chanceler plusieurs régimes (13) , la droite des privilégiés  n’a pas oublié la frousse qu’elle a eue -- ni la fragilité soudain révélée du régime. Voilà leur cauchemar. Plus ils en ont peur, plus ils ont tendance à réprimer, à s’évader dans la pensée magique.

Toutefois, les milliardaires prédateurs au pouvoir à Washington se rendent très bien compte qu’ils sont une poignée comparée aux milliards d’humains qu’ils spolient. Ce gouffre doit leur donner le vertige, car il est devenu encore plus béant depuis les terrifiantes éruptions volcaniques des années 1960. En effet, avec la révolte des Zapatistes de Chiapas, avec les sièges menés par les altermondialistes contre l’OMC à Seattle, à Montréal, à Cancun, à Gênes, le monde entier est au courant de leur vices secrets.  Et voilà qu’ils entendent aux quatre coins du globe une nouvelle génération qui scande : ‘Le monde n’est pas une marchandise’ et qui proclame ‘Un autre monde est possible.’  Redoutable retour du refoulé.

Le 9 avril 2005


 


Notes

(1) Le psychanalyste  Wilhelm Reich, ancien membre du cercle freudien de Vienne, est considéré comme le pionnier  de la psychologie politique avec son analyse de la montée du Nazisme. (En revanche, Freud ignorait le problème au point de se trouver coincé à Vienne en 1938). Voir son Fascisme et psychologie de masse.

(2) Notons que cette soi-disant féministe est membre de la secte des Baptistes du Sud qui, dans sa concile de 2000 affirma que  selon la loi du Christ ‘la femme devait obéir à son mari.’

(3) James Goodale, Report of the Independant Review Panel Concerning President Bush’s Texas Air National Guard Service, New York Review of Books, April 7, 2005.

(4) Ancien sous-secrétaire à la Guerre,  ce protégé de Bush méprisait naguère ‘la vieille Europe.’ C’est ‘Wolfie’ qui déclaraient 2002 que les Irakiens accueilliraient les Américains ‘avec des fleurs’ et que les coûts de  la reconstruction « couverts par les revenus du pétrole irakien. »

(5) ‘Dead wrong’ Voir l’International Herald Tribune du 1er mai 2005.

(6) Apparemment, la Maison Blanche est allé jusqu’à révéler au journaliste de droite Robert Novak l’identité de Valerie Palme, agente secrète de la CIA afin de se venger sur son mari, Joseph Wilson IV, ex-ambassadeur de Bush, qui avait démasqué le mensonge de l’achat par Irak des matières nucléaires en Afrique. Voir le N.Y. Times du 9 avril 2005, p. 7.

(7) De même, ils appuient les paramilitaires narco-terroristes de droite en Colombie et tournent le dos au gouvernement travailliste de Lula, pourtant parfaitement néo-libéral, au Brésil.

(8) New York Times 24 mars 2005.

(9) Karen Houppert « The New Face of Protest, » The Nation, 28 mars 2005.

(10) Freud n’a-t-il pas émis l’hypothèse de l’existence d’un ‘inconscient’ sur la base de ses observations sur la répression ?

(11) L’idée de la révolution était si populaire à l’époque que les pubs la récupéraient. Par exemple le slogan ‘Dodge Revolution’ -- que les ouvriers noirs des usines d’automobile Dodge à Detroit ont fameusement repris en 1968 avec leur ‘Mouvement révolutionnaire Dodge’.

(12) Par précaution, le Congrès américain prépare une législation qui d’une part empêche les consommateurs endettés de déclarer la banqueroute personnelle et qui  allège la responsabilité fiscale de corporations en cas de faillite. Si la bulle crève, les PDG ne perdront pas tout et leurs employés seront obligé de travailler comme des serfs pour rembourser leur carte de crédit.

(13) Rappelons le Président de Gaule en fuite en Allemagne (mai 1968) et le Président  Johnson qui ‘démissionne’ en refusant une réélection certaine (juillet 1968)..

Edición digital de la Fundación Andreu Nin,  abril 2005


 
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