FUNDACIÓN

ANDREU NIN

George Orwell ou l´impossible neutralité

  Charles Jacquier


George Orwell, Essais, articles, lettres, Volume I (1920-1940), Volume II (1940-1943)
Paris, Éditions Ivrea/Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, 1995 & 1996
Georges Orwell ou l'impossible neutralité,  Commentaire, n° 83, automne 1998, p. 857-860 (Éditions Plon).


Dans un petit essai stimulant (1), Jean-Claude Michéa s’était étonné de l’absence d’une traduction française des Collected Essays, Journalism and Letters de George Orwell, alors que leur auteur était considéré comme un classique de notre temps. Au-delà d’un strict problème «technique», cette absence témoignait, selon lui, «de l’incapacité de la critique dominante (…) à saisir la valeur exacte de l’œuvre théorique d’Orwell». L’auteur se proposait donc d’étudier pour elle-même cette incapacité et concluait : «ce que l’époque n’admet pas, c’est que l’on puisse être à la fois un ennemi décidé de l’oppression totalitaire, un homme qui veut changer la vie sans pour autant faire du passé table rase et par-dessus tout un ami fidèle des travailleurs et des humbles».

Depuis, sont parus successivement les deux premiers volumes de leur traduction qui permet au public français d’avoir accès directement à cette œuvre imposante. Malheureusement, cette publication est loin d’avoir eu l’écho qu’elle méritait, et cela, aussi, a une signification qu’il faudrait étudier pour elle-même ; comme en a une l’invention d’une pseudo-affaire Orwell. Grâce à un journaliste en mal de scoop, une lettre privée à une amie est devenue la soi-disant preuve qu’Orwell aurait offert spontanément aux Services secrets britanniques une liste noire d’écrivains soupçonnés d’être des cryptocommunistes (The Guardian, 11 juillet 1996). Traduit dans le langage de notre triste époque, cela devient, après avoir promptement traversé la Manche : «Orwell en mouchard anticommuniste», «Quand Orwell dénonçait au Foreign Office les “cryptocommunistes”» ou «Brother Orwell»! (2). Une émission de France Culture de la série curieusement nommée «Une vie, une œuvre» est venue compléter cette campagne de calomnies, y apportant une touche du plus bel effet où l’ignorance et la mauvaise foi rivalisaient seulement avec le grotesque et l’ignoble … Il a été répondu à cette campagne dans une brochure intitulée George Orwell devant ses calomniateurs. Quelques observations (Editions Ivrea/Editions de l’Encyclopédie des nuisances, 1997). La traduction de la lettre d’Orwell à son amie Celia Kirwan, à l’origine de cette lamentable manipulation, permet d’emblée de renvoyer au néant la prétendue preuve archivistique de la «délation»… La brochure s’attache ensuite à présenter et à disséquer le mécanisme de ces prétendues révélations. Les attaques contre Orwell relèvent pour les auteurs de la brochure de la « déliquescence intellectuelle » de l’époque, sorte de phénomène spontanée illustré par les salariés des médias qui prétendent « déconstruire » la vérité alors qu’ils la mettent en pièces et la rendent inaudible et incompréhensible. Au contraire, la question essentielle devrait être : «l’analyse que fait Orwell du totalitarisme n’aurait-elle pas quelque validité dans la société mondiale où nous sommes?»

Enfin, on peut aussi replacer l’affaire dans son contexte français. Si la plupart des médias ont pris le risque, au mépris de toute vraisemblance, de répercuter et d’amplifier les prétendues révélations du Guardian, n’est-ce-pas parce qu’elles s’inscrivent dans l’élaboration en cours d’une sorte de politiquement correct « aux couleurs de la France » où la question du stalinisme occupe une place de choix comme le montre par ailleurs les débats récurrents autour de l’utilisation des archives soviétiques. Si comme l’écrit Louis Janover, «le PC est à nouveau politiquement correct, parce que indispensable à la bonne marche d’une machine parlementaire qui aurait tendance à gripper», le fait de rabaisser Orwell au rang d’un délateur de bas étage, «c’était une manière de montrer qu’il était aussi égal que d’autres dans l’infamie» (3)… Calomnie évidente, mais rumeur souvent efficace, afin de réduire la portée de la critique sociale toujours actuelle d’un auteur qui n’a pas encore trouvé sa place dans le public français, en dehors d’une référence fréquente, et le plus souvent fallacieuse, à son 1984

Mais il convient de délaisser cette affaire, aussi significative soit-elle de la météorologie intellectuelle qu’imposent les médias, pour prendre un peu d’air frais à la lecture des Essais. Le premier volume s'étend sur une longue période, marquée par l'affirmation de la vocation d'écrivain d’Eric Blair, né le 25 juin 1903 à Motihari, au Bengale; son père étant fonctionnaire au Bureau de l’Opium de l’Indian Civil Service. En 1912, sa famille revient s’installer définitivement en Angleterre et, en 1917, Eric Blair entre comme boursier au collège d’Eton. En 1922, Eric Blair s’engage dans la police impériale des Indes en Birmanie. Il en démissionne début 1928 pour se consacrer à des enquêtes sur la vie des plus pauvres dans les quartiers déshérités de Londres, puis de Paris.  Parallèlement, il publie ses premiers articles d’écrivain professionnel. A partir de là, la biographie d’Eric Blair se confond avec l’œuvre de George Orwell (4).

Alors que de très nombreux écrivains de sa génération sont, au cours des années trente, fascinés par l’U.R.S.S., censée représenter la «patrie des travailleurs» et le «socialisme en construction», Orwell échappe à ce tropisme dominant et y préfère une expérience directe des problèmes sociaux aux côtés des marginaux et des chômeurs, puis une enquête auprès des travailleurs dans les régions industrielles en crise du Nord de l’Angleterre. L’adhésion d’Orwell au socialisme passe donc par « une sorte de communion originaire opérée dans l’ordre sensible» (J.-C. Michéa) auprès des classes laborieuses, et va s’affirmer définitivement avec son engagement en Espagne. A partir des expériences ouvrière et espagnole d'Orwell, quasi contemporaines de celles de Simone Weil, il serait intéressant de tenter une comparaison entre l'écrivain anglais et la philosophe française. Pierre Pachet a, d'ailleurs, souligné que la «pugnacité virile» d'Orwell lui rappelait Simone Weil (5), sans plus insister sur les autres raisons d'un possible rapprochement entre ces deux personnalités qui, toutes deux, se réclament de la culture politique de l’extrême gauche antistalinienne des années trente.

Fin 1936, après avoir achevé le manuscrit de The Road to Wigan Pier, George Orwell part pour l’Espagne. Le pays est déchiré par la guerre civile depuis la tentative de coup d’État fasciste du 18 juillet contre la République. Le 30 décembre, à Barcelone, il s’engage dans la milice du Partido Obrero de Unificacion Marxista (P.O.U.M.), une formation communiste dissidente animée par les fondateurs du mouvement communiste espagnol et implantée surtout en Catalogne (6). Il est incorporé au contingent des volontaires de langue anglaise de l’Independant Labour Party et part se battre avec son unité sur le front d’Aragon. Avec le recul, il écrira que s’il avait été un peu plus au fait de la situation, il aurait choisi de se battre «aux côtés des anarchistes» (E. I, p. 366). Un moment tenté de rejoindre les volontaires qui se battent pour la défense de Madrid, il assiste aux journées de Barcelone de mai 1937 où s’affrontent les anarchistes et le P.O.U.M., d’un côté, les staliniens et leurs alliés, de l’autre. En juin 1937, le P.O.U.M. est interdit, ses leaders arrêtés et, parmi eux, Andrès Nin est exécuté peu après par des tueurs du NKVD, alors qu’il est calomnié par la presse stalinienne qui le traite d’agent de Franco et d’Hitler, répétant les accusations délirantes des procès de Moscou (7). De son côté, Orwell, de retour au front, est blessé à la gorge par un tireur isolé. C’est pendant sa convalescence qu’il apprend l’interdiction du P.O.U.M. Traqué par la police stalinienne, il parvient à regagner la frontière française avec sa compagne.

Au-delà du P.O.U.M., les staliniens visent surtout les anarchistes, première force du mouvement social espagnol, et l’ensemble du processus révolutionnaire : «quand le pouvoir a commencé à échapper aux anarchistes pour être pris en main par les communistes et les socialistes de droite, le gouvernement a pu se remettre en selle, la bourgeoisie a relevé la tête et l’on a vu reparaître, pratiquement inchangée, la vieille division de la société entre riches et pauvres. Depuis, toutes les décisions prises (…) ont tendu à défaire ce qui avait été fait dans les premiers mois de la révolution» (E. I, p. 344). A son retour en Angleterre, il commence à écrire Homage to Catalonia et se heurte à la majorité de la gauche anglaise. Celle-ci, au nom de l’antifascisme, se range derrière les politiques de Front populaire impulsées depuis 1934-1935 par Staline et le Komintern, après un virage à 180° et l’abandon de la politique précédente, « classe contre classe », responsable de l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne.

L’expérience espagnole d’Orwell va simultanément affermir son engagement socialiste et son opposition radicale au stalinisme. En même temps, il touche du doigt l’importance du mensonge et de la falsification dans la propagande totalitaire. Durant toute cette période, Orwell se reconnaît dans les courants révolutionnaires antistaliniens qui refusent la social-démocratie et le stalinisme, sans tomber dans le bolchevisme de Trotsky, mais, contrairement à la plupart d’entre eux, il pose, avant même la signature du pacte soviéto-nazi, la question de la démocratie dans la révolution. Ainsi, en août 1938, il appelle de ses vœux un « mouvement révolutionnaire authentique », « mais ne répudiant pas (…) les valeurs essentielles de la démocratie » (E. I, p. 442). Souci réitiré et absolutisé  quelques mois plus tard quand il écrit : « Ce qui décide de tout, c’est le bannissement de la démocratie » (E. I, p. 478).

Après la signature du pacte soviéto-nazi du 23 août 1939, Orwell comprend qu'« il n'y a pas de troisième voie entre résister à Hitler ou capituler devant lui » (E. I, p. 672) et condamne « les intellectuels qui affirment aujourd’hui que démocratie et fascisme c’est bonnet blanc et blanc bonnet » (E. I, p. 511), c’est-à-dire les staliniens et leurs compagnons de route obligés d’abandonner le discours antifasciste pour justifier dans un langage pseudo-gauchiste l’alliance de Staline avec Hitler.

Dans un essai sur Charles Dickens, Orwell réaffirme « qu’il faut toujours être du côté de l’opprimé, prendre le parti du faible contre le fort » et que, si « l’homme de la rue vit toujours dans l’univers psychologique de Dickens », presque tous les intellectuels « se sont ralliés à une forme de totalitarisme ou à une autre » (E. I, p. 573). Son portrait de Dickens peut donc être lu comme celui d’Orwell lui-même quand il écrit : «C’est le visage d’un homme qui ne cesse de combattre quelque chose, mais qui se bat au grand jour, sans peur, le visage d’un homme animé d’une colère généreuse — en d’autres termes celui d’un libéral du XIXe siècle, une intelligence libre, un type d’individu également exécré par toutes les petites orthodoxies malodorantes qui se disputent aujourd’hui le contrôle de nos esprits » (E. I, p. 574).

Le second volume couvre un laps de temps beaucoup plus court où dominent presque exclusivement les préoccupations liées au déroulement de la Seconde Guerre mondiale. Orwell s'affirme au fil des pages comme un des rares écrivains de cette période ayant une vue à la fois politique et morale des événements. Il réfute les discours béats et optimistes sur le Progrès, car, depuis la guerre de 1914-1918, on sait que celui-ci « avait finalement débouché sur le plus grand massacre de l'histoire » : « La Science ne s’était employée qu’à inventer des avions de bombardement et des gaz toxiques, tandis que l’Homme civilisé se révélait, à l’heure du danger, prêt à se conduire de façon plus  atroce que n’importe quel sauvage » (E. II, p. 255). Réagissant à ce traumatisme, nombre d'écrivains succombèrent à la tentation de la force et à la fascination pour le dynamisme des totalitarismes fasciste, nazi ou stalinien, tous éminemment modernes (8) . Loin d'y céder ou de les ignorer, Orwell comprit que l'origine de cette attraction provenait de « la fausseté de la conception hédoniste de la vie » qui avait gagné la quasi-totalité de la pensée « progressiste » occidentale et réfuta l'opposition d'avant 1914 entre Progrès et Réaction, illustrée par un H. G. Wells, pour comprendre la nature et le danger des périls à venir. Devant la catastrophe, il fallait désormais « retrouver le cours de l'histoire » et « redécouvrir la tragédie » pour enrayer la marée montante des pulsions émotionnelles sur lesquelles s'appuyaient les dictatures.

Durant ces années sombres, les prises de position d'Orwell sont toujours exprimées en fonction d'une double préoccupation : une évaluation aussi réaliste que possible des rapports de force qui n’oublie jamais les fins morales de son engagement politique et le sentiment éminemment tragique d'une histoire portant les stigmates des guerres mondiales et des totalitarismes. Pour son Hommage à la Catalogne, La Ferme des animaux, 1984, et plusieurs essais et articles politiques, Orwell pourrait donc figurer aux côtés des auteurs d'un genre littéraire apparu dans l'entre-deux guerres, le livre politique, qu'il définit lui-même comme un « long pamphlet mêlant l'histoire et la critique politique », avant de citer en exemple les noms de Franz Borkenau, Arthur Koestler, Arthur Rosenberg, Hermann Rauschning, Ignazio Silone et Léon Trotsky. Tous ses hommes, précise-t-il, « ont vu de très près le totalitarisme et […] savent ce que sont l'exil et la persécution » (E. II, p. 179). Orwell, préservé par sa nationalité, en a fait l’expérience en Espagne. Revenant à l'automne 1942 sur son engagement espagnol dans un des textes les plus forts de ce recueil, Orwell exprime la position qui était la sienne en 1936 et le sera tout au long de la Seconde Guerre mondiale : « Quand on pense à la cruauté, à l'ignominie, à la vanité de la guerre (…) on est toujours tenté de dire : “Les deux camps se valent dans l'ignominie. Je reste neutre.” Mais dans la pratique, on ne peut pas rester neutre, et il n'est pas de guerre dont l'issue soit parfaitement indifférente. Presque toujours l'un des camps incarne plus ou moins le progrès, et l'autre la réaction. » (E. II, p. 328) Disant cela, Orwell n’oublie pas que le camp des « démocraties » comprend la dictature de Staline et des pays qui soumettent leurs colonies à une féroce exploitation, mais il a compris que le principe fondamental de l’action politique est de faire un choix, « non pas entre le bien et le mal, mais entre deux maux », le moindre mal permettant de « travailler à la construction d’une société où la rectitude morale sera encore possible » (E. II, p. 214-215).

 Comme Orwell est avant tout écrivain, c'est bien souvent dans ses critiques littéraires qu'il exprime le mieux le fond de sa pensée sur la crise et la tragédie du monde moderne et l'attitude la plus juste et la plus honnête pour y faire face, malgré tout. Ainsi dans son bel article sur «Littérature et totalitarisme», dans sa tentative de délimiter une frontière entre art et propagande, dans ses jugements sur la littérature de langue anglaise. Comment ne pas citer la conclusion de sa recension du Journal de Julien Green : «Mais ce qui est sympathique dans ce journal, c'est la fidélité à soi-même, le refus de “vivre avec son temps”. C'est le journal d'un homme civilisé qui comprend que la barbarie est destinée à triompher mais qui ne peut s'empêcher de rester civilisé. Un monde nouveau va naître, un monde dans lequel il n'aura pas sa place. Il est trop clairvoyant pour lutter contre lui ; mais il ne feindra pas de l'aimer. Et comme c'est exactement ce que font, au contraire, tous les jeunes intellectuels de ces dernières années, la sincérité spectrale de ce livre est profondément émouvante.  Il a le charme de l'inutile, charme si désuet qu'il en paraît nouveau » (E. II, p. 32).

Bien sûr, il arrive à Orwell de se tromper dans ses analyses, notamment quand il répète, au début de la guerre, que son pays ne pourra résister à l'agression nazie que grâce à une révolution socialiste. En fait de révolution, l’Angleterre connaîtra les expériences travaillistes de l’après-guerre qui marqueront un changement certain, sans incarner la rupture socialiste qu’Orwell avait entrevue dans les premiers mois de la révolution espagnole. Mais de telles erreurs de pronostic, d’ailleurs relatives,  ne sont pas l’essentiel ! S'il ne fallait choisir qu'une courte phrase pour faire apprécier et respecter George Orwell, homme et écrivain, tout en gardant à l'esprit la valeur de ses écrits, ce serait sans doute dans sa transcription d'un dialogue avec Stephen Spender où il écrivait : « Mais là où je vois que les gens comme nous comprennent mieux la situation que les prétendus experts, ce n'est pas par leur talent de prédire des événements spécifiques, mais bien par leur capacité de saisir dans quelle sorte de monde nous vivons. » (E. II, p. 419) Saisir dans quelle sorte de monde nous vivons, ne pas feindre de l'aimer et rester fidèle à soi-même, tels sont bien les principes essentiels qu’Orwell a mis en pratique sa vie durant contre les professionnels du mensonge et de la calomnie…
 
 

George ORWELL, Essais, Articles, Lettres, vol. III (1943-1945),
Paris,Éditions Ivrea/Éditions de l’Encyclopédie des nuisances,1998, 544 p.
Compte-rendu des Essais III, Bulletin de liaison des etudes sur les mouvements revolutionnaires, 2e annee, n° 2, avril 1999


En novembre 1943, George Orwell démissionne de son poste à la Section indienne du Service oriental de la BBC qu’il occupe depuis avril 1941 (9) . Le même mois, il entre comme responsable des pages littéraires à Tribune, l’hebdomadaire de la gauche travailliste. Il y écrit plus ou moins régulièrement soixante et onze chroniques intitulées “As I please” (À ma guise) jusqu’en avril 1947. L’hebdomadaire, dirigé par Aneurin Bevan, lui laisse toute liberté pour traiter comme il l’entend les sujets de son choix, en particulier sur la nature du socialisme ou contre le régime stalinien alors que l’alliance avec l’URSS muselle tous les critiques. Il y élabore aussi les thèmes principaux de son plus célèbre roman. C’est en effet dans une de ces chroniques littéraires qu’il écrit la phrase souvent citée comme emblématique de 1984 : “ Le plus effrayant dans le totalitarisme n’est pas qu’il commette des ”atrocités”, mais qu’il détruise la notion même de vérité objective : il prétend contrôler le passé aussi bien que l’avenir ” (4 février 1944). En 1947, il écrira au moment du dixième anniversaire de Tribune que, même s’il est loin d’être parfait, c’est “ le seul hebdomadaire qui fasse à l’heure actuelle un réel effort pour être à la fois progressiste et humain — autrement dit pour combiner une véritable politique socialiste avec le respect de la liberté d’expression et de parole et une attitude civilisée envers la littérature et l’art ”.

Orwell collabore aussi au Manchester Evening News où il donne, tous les jeudis, des recensions de livres, ainsi qu’à l’Observer. Il écrit aussi une “Lettre de Londres” à Partisan Review (New York) depuis janvier 1941. Parallèlement, il publie aussi des essais sur “Le peuple anglais”, le nationalisme, “l’immunité artistique” de Salvador Dali, les romans de James Hadley Chase, etc. Mais surtout, il écrit Animal Farm, sa fable antitotalitaire à laquelle il pensait depuis plusieurs années. Le manuscrit est achevé en février 1944, mais ne sera publié que dix-huit mois plus tard chez Secker et Warburg après avoir été refusé par plusieurs grands éditeurs anglais pour des raisons manifestement politiques. Cette édition des Essais contient donc logiquement plusieurs textes qui sont consacrés à ce livre, en particulier deux préfaces à Animal Farm, l’une à l’édition ukrainienne qui explique que “ rien n’a plus contribué à corrompre l’idéal socialiste initial que de croire que l’Union soviétique était un pays socialiste ” ; l’autre, demeurée inédite jusqu’en 1995, sur la censure à laquelle s’était heurtée son manuscrit et où il s’interrogeait sur ce fait : “l’actuelle généralisation de modes de pensée fascistes ne doit-elle pas être attribuée dans une certaine mesure à “l’antifascisme” de ces dix dernières années et à l’absence de scrupules qui l’a caractérisé?”

À la lecture de ces écrits, on ne peut qu’être frappé de la lucidité et de l’honnêteté tranquilles avec lesquelles George Orwell juge des événements de son temps. Il est non seulement un des analystes et des témoins les plus sûrs des drames des années trente et quarante, mais aussi un critique toujours actuel des travers les plus inquiétants des sociétés modernes (nihilisme, destruction de la morale commune, corruption du langage, etc.) au-delà même de la déconfiture des sociétés prétendument socialistes dont il a été, totalement isolé et à contre-courant, l’un des critiques les plus éminents.

Laissons le conclure sur la responsabilité des intellectuels dans un passage bien dans sa manière :“ Je sais que les intellectuels anglais ont toutes sortes de motifs à leur lâcheté et à leur malhonnêteté, et je n’ignore aucun des arguments à l’aide desquels ils se justifient. Mais qu’ils nous épargnent du moins leurs ineptes couplets sur la défense de la liberté contre le fascisme.

Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. Les gens ordinaires partagent encore vaguement cette idée, et agissent en conséquence. Dans notre pays (…), ce sont les libéraux qui ont peur de la liberté et les intellectuels qui sont prêts à toutes les vilenies contre la pensée ”.

          .

George Orwell,ESSAIS, ARTICLES, LETTRES, Volume IV (1945-1950)
Paris, Éditions Ivrea-Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, 2001, 646 p.
Compte rendu des Essais vol. IV, Le RIRe (Reseau d'Informations aux Rferafractaires), n° 45, mai-juin 2002
[Le RIRe BP 2402 13215 Marseille Cedex 02].



Avec ce dernier tome des Essais de George Orwell s’achève une entreprise éditoriale qui avait débuté en 1995 sous l’égide de deux courageuses petites maisons d’édition (10). Couvrant les dernières années de la vie de l’écrivain anglais, cette période voit la publication en août 1945, après dix-huit mois de contretemps et de refus, de La Ferme des animaux qui rencontre un grand succès et permet à son auteur d’être libéré, pour la première fois de sa vie, des soucis financiers. Dès l’année suivante, il commence à travailler à la rédaction de 1984, tout en continuant une collaboration épisodique à la presse anglaise et américaine, publiant notamment une chronique dans Tribune, l’hebdomadaire de la gauche travailliste jusqu’en avril 1947. C’est cette même année que son état de santé se dégrade: un spécialiste diagnostique une tuberculose, maladie qui l’emportera le 21 janvier 1950.

Durant ces années, Orwell se consacre avant tout à la rédaction de 1984 qui paraît en juin 1949, mais, malgré les ravages de la maladie, il ne renonce pas pour autant à écrire articles, comptes rendus, essais, ainsi que la correspondance avec ses proches. On y retrouve les thèmes marquants de son œuvre. D’abord une conception exigeante de la littérature qui le conduit à une critique sans concession des écrivains et des livres marquants de son temps, mais aussi à se confronter à des classiques comme Swift ou Tolstoï. Il éprouve une profonde horreur devant la corruption du langage, en particulier à cause des habitudes de pensée totalitaires. Afin de s’y opposer il souligne : “ Pour s’exprimer dans une langue claire et vigoureuse, il faut penser sans crainte, et celui qui pense sans crainte ne peut être politiquement orthodoxe ”.

Son refus de la complaisance des intellectuels pour toutes les formes de totalitarisme s’accompagne logiquement d’une lucidité — exceptionnelle pour son temps — sur l’URSS de Staline qu’il considère comme l’antithèse absolue d’un socialisme véritable. Enfin, il entame une critique radicale de la sous-culture de masse (sport, industries de loisir). Si les premiers thèmes sont présents à chaque étape de son œuvre, le dernier prend pour nous une acuité particulière car il annonce avec quelques décennies d’avance l’horreur marchande et le décervelage médiatique où nous sommes quotidiennement plongés. Ainsi, dans un texte sur “ les lieux de loisir ”, il souligne que “ l’homme ne reste humain qu’en ménageant dans sa vie une large place à la simplicité, alors que la plupart des inventions modernes […] tendent à affaiblir sa conscience, à émousser sa curiosité et, de manière générale, à le faire régresser vers l’animalité”.

Ce qui caractérise avant tout Orwell, c’est le refus, en même temps éthique et politique, de suivre le chemin des intellectuels soumis aux puissants de tous bords pour demeurer envers et contre tout un hérétique : “ Aucune pieuse platitude […] ne change rien au fait qu’un esprit vendu est un esprit perdu”.
 

Notes

(1) Jean-Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory, Castelnau-le-Lez, Climats, 1995.

(2) Libération, 15 juillet 1996 ; Le Monde, 13 juillet 1996 ; L’Histoire, octobre 1996. Orwell avait répondu par avance à de tels propos quand il écrivait : «je n’aime pas les petits ricanements méprisants, les calomnies, les phrases qu’on répète comme un perroquet et la flagornerie lucrative qui sévit dans le monde littéraire anglais — et peut-être aussi dans le vôtre » (E. II, p. 288).

(3) Louis Janover, Nuit et brouillard du révisionnisme, Editions Paris-Méditerranée, 1997, p. 37-38.

(4) Bernard Crick, Georges Orwell. Une vie, Balland, 1982.

(5) La Quinzaine littéraire, n° 697, 15-31/07/1996, p. 15.

(6) Victor Alba, Histoire du P.O.U.M., Champ libre, 1975.

(7) Cf. le documentaire espagnol de Ricardo Beles, Opération Nikolaï (diffusion en France: Arte, mercredi 24 juillet 1996) ainsi que Stéphane Courtois et Jean-Louis Panné, «L’ombre portée du NKVD en Espagne», in Varri auctores, Le Livre noir du communisme, Robert Laffont, 1997, p. 365-386.

(8) Cf., Peter Reichel, La Fascination du nazisme, Editions Odile Jacob, coll. Opus, 1996.

(9) En 1997, les mêmes éditions ont publié une excellente brochure, George Orwell devant ses calomniateurs. Quelques observations, en réplique à une campagne médiatique visant à le faire passer pour un mouchard et un délateur.

(10) Signalons que les mêmes viennent de publier la traduction du plus important livre de Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme (Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle) initialement paru en 1956.
 
 

Edición digital de la Fundación Andreu Nin, septiembre 2002



 
 
 
 
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